Alleeeez !

(temps de lecture : 4mn)

Je fais partie des gens qui sont fâchés avec le sport et qui l’ont toujours été (Même le sport à la télé m’ennuie profondément). 
Non pas que j’en tire une fierté, car je connais les bénéfices de l’activité physique. Il en va simplement ainsi. Je marche beaucoup (10000 pas par jour, c’est beaucoup pour mon âge) mais jamais à plus de 5km/h.
Des amis me conseillent d’“aller à la salle” pour me muscler un peu, mais l’idée même de m’y rendre me déprime. Les matières synthétiques, la lumière artificielle, les mouvements du corps déclenchés par la seule force de la volonté, tout ce cirque m’attriste. Je m’accommode volontiers de mes bras, mes cuisses et le reste mollassons et préfère occuper mon temps à autre chose.
Voire à rien du tout.

Une chanson a failli me faire changer d’avis : Le Coach, de Soprano. Quand je l’ai découverte, il y a trois ans, elle m’a totalement grisée. Dans ce tube vu 350 millions de fois sur You Tube, les rappeurs Soprano et Vincenzo jouent les profs de salle de sport qui déploient des slogans mi-cassants mi-drôles pour motiver les athlètes amateurs : “Il est temps d’aller pousser, on a des rêves à soulever / Ta balance fait trop la gueule, il va falloir éliminer…” Le tout entrecoupé de “Alleeeeez, alleeeeez”, qui donnent envie de mettre un bandana fluo et se joindre à l’exercice même si ça ne correspond pas du tout, mais alors pas du tout à mon look plutôt élégant (J’essaye)
En revanche, elle m’a amenée à reconsidérer le pouvoir symbolique du muscle car j’ai des amis, enfin un surtout, qui est musclé et c’est vrai qu’en maillot de bain il est plus esthétique que moi, mais bon.

Faire du sport n’est pas qu’une question sanitaire ni esthétique. C’est une éthique de vie. Je ne parle pas ici des valeurs véhiculées par le sport : l’entraide, le dépassement de soi, la persévérance… Importantes, certes, mais pas propres à l’entraînement. En revanche, le champ lexical du Coach souligne que produire du muscle permet d’affronter mentalement l’existence. Écoutons le refrain : “Faut taffer le cardio pour mieux endurer / Faut taffer les abdos pour mieux encaisser / La vie c’est musclé.” Ailleurs, on nous dit qu’il faut “toujours se relever”“recommencer”“ne pas abandonner”. J’ai bien conscience que ce n’est pas du Proust, mais j’aime cette manière d’affirmer haut et fort, sans se cacher, que “la vie, c’est musclé”. C’est une épreuve, de vivre. C’est dur. En général, on n’y arrive pas. On fait ce qu’on peut, avec ses petits bras.

Nos qualités morales dépendraient-elles de nos aptitudes physiques ? Rousseau ne dit pas autre chose. Si l’on imagine mal Jean-Jacques soulever de la fonte en survêt’ rose, le philosophe valorise grandement l’activité physique. “L’esprit a ses besoins, ainsi que le corps. Ceux-ci sont les fondements de la société, les autres en sont l’agrément” (Discours sur les sciences et les arts, 1751). Considérant que la vie en société a perverti notre nature profondément vaillante et libre, Rousseau loue “la force et la vigueur du corps” qui maintiennent, selon lui, un esprit “sain et robuste”. Retour à une force morale originelle dans l’état de nature, qui supposait de s’armer physiquement contre toutes sortes de dangers. Sa conclusion ne flatte pas les profils cérébraux : “L’étude des sciences est bien plus propre à amollir et efféminer les courages qu’à les affermir et les animer.”

Soprano rejoint Rousseau. Puisque “la vie, c’est musclé”, autant produire littéralement du muscle pour en affronter les vicissitudes. Peut-être est-ce cette sagesse populaire qu’au fond, je refuse d’intégrer ? En effet, je ne suis pas sûre de vouloir être capable, à l’avance, d’“encaisser” les épreuves de la vie. Est-on encore vraiment ouvert à l’altérité si, par définition, on s’équipe à l’excès pour ne plus être mis en difficulté par rien ? Oui, sans doute y a-t-il un risque à s’exposer ainsi à tout ce que la vie peut offrir – de bon comme de mauvais. Mais aux préparatifs bien étudiés, on peut aussi préférer une autre méthode : la débrouille.
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