Voilà la phrase qu’on entend le plus tous les étés. Et pourtant, le phénomène de chaleur en été date il faut le reconnaitre, bon sens oblige, de la nuit des temps. Bref, il fait chaud. Qu’en disent les philosophes ? Quelles solutions proposent ils ? Et j’en vois qui ont l’air étonné que la philo s’intéresse à ce phénomène si terre à terre de nos sueurs diurnes et nocturnes… Mais si, mais si !
Quid de la clim ?
« Il faut considérer que ce développement [technique] augmente les problèmes techniques eux-mêmes, en donnant une solution partielle aux anciens problèmes, mais en poursuivant délibérément la voie qui les avait provoqués. On agit ainsi selon la méthode célèbre qui consiste à faire un trou pour boucher celui qui est à côté. » Jacques Elul, La technique ou l’enjeu du siècle . Autrement dit, l’évacuation de la clim crée une bulle de chaleur à l’extérieur, participe donc à réchauffer le climat au profit du bien être individuel. L’enjeu du rapport entre collectif et individuel.
Quid d’une remise en cause de nos modes de pensée ? Et si on profitait de ce que notre corps souffre, pour jouir de cet état en en faisant le moteur d’une réflexion ? C’est la thèse de Diderot dans Lettres sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient :
« Je n’ai jamais douté que l’état de nos organes et de nos sens n’ait beaucoup d’influence sur notre métaphysique et sur notre morale » Autrement dit, si la canicule est un moment terrible, elle permet aussi de revoir notre rapport à la morale et à l’environnement. Pas mal non ?
Et les réseaux sociaux avec tous les spécialistes qu’on a dans tous les domaines, il doit bien y avoir des solutions proposées ???
Tiens, par exemple sur Tik Tok pour maintenir une température corporelle acceptable on trouve plein de possibles : mettre sa bouilloire au frigo, se coller un patch antifièvre sur la nuque, respirer en sortant la langue (oui, oui)… Cette créativité dans la lutte contre la chaleur ne date pas d’hier. Les habitants des régions très chaudes sont habitués à fermer tous les volets, à calfeutrer les appartements à des heures précises, et à ne surtout pas rater le bon moment (tôt le matin) pour faire rentrer l’air frais. Toute une science de la préservation de la fraîcheur s’échafaude ainsi par l’expérience concrète. Dans ses Œuvres morales, le philosophe antique Plutarque(Ier-IIe siècles) recommande d’éviter les étages et les zones en hauteur pendant les grandes chaleurs pour privilégier les « rez-de-chaussée » qui sont « des asiles commodes » lors des canicules. Il a aussi un avis sur les meilleurs coins de baignade : non pas la mer, trop chauffée par le soleil, mais les eaux de source « qui sortent des montagnes » et sont de facto « les plus froides ». À défaut d’avoir des sources, certains choisissent de faire un tour à la piscine municipale… ou prennent des douches froides.
Une autre solution mais qui peine à se faire sa place car anti capitaliste est de rester immobile
Arrêter de s’agiter, fermer boutique, cesser sur-le-champ toute activité : cette autre option valorise non plus la créativité mais l’absence de mouvement. Il ne s’agit pas de lutter contre la température mais de s’adapter à elle en mettant son organisme et son corps au ralenti. Pour cela, pas besoin de baignade. L’idéal est simplement de parvenir à se trouver un refuge : un coin d’ombre dans un parc, un espace un peu plus calme. « L’ombre […] est une habitation », écrit Gaston Bachelard dans sa Poétique de l’espace (1957). Ces refuges ombragés nous offrent la possibilité de ralentir, voire de cesser tout mouvement. « La conscience d’être en paix en son coin propage, si l’on ose dire, une immobilité », ajoute le philosophe.
Pratiquer le Stoïcisme ? Se plonger dans la lecture de Marc Aurèle ?
« Ce n’est pas une petite canicule qui va m’atteindre », se vanteront certains. La chaleur qui envahit le corps, le froid qui glace les os : tout cela est, pour eux, de l’ordre de la sensation et ne mérite pas que l’on s’y attarde outre mesure. Pire, c’est en y pensant trop que la chaleur devient la plus intolérable. Dans ses Pensées pour moi-même (composées entre 170 et 180 par. J.-C.),Marc Aurèle préconise de « ne pas accroître [la douleur] par l’opinion que tu t’en fais ». Le philosophe stoïcien plaide en l’occurrence pour une éthique de la force mentale et du contrôle de soi-même. Se plaindre, gémir, maudire le sort sont des attitudes qui prouvent une forme de dépendance, d’aliénation à ses sensations physiques. Quand tu t’inquiètes « de la chaleur qui te suffoque », « c’est à la douleur que tu cèdes », affirme-t-il. Il faut au contraire viser le détachement et l’autonomie. C’est juste, je l’ai vérifié, plus on s’attarde, plus on s’inquiète, plus la chaleur se fait sentir.
Pour ma part, ces épisodes de canicule me permettent de mesurer la fragilité de mon corps mais aussi sa force, bref ses capacités réactives. Je deviens en quelque sorte contemplative de moi même. Ne pouvant agir autrement que par un mouvement alenti du corps, de l’aération, je me plie aux rythmes des jours et des nuits, je me réveille à l’aube, me couche tard et fais la sieste. Il ne s’agit pas d’un fatalisme de mauvais aloi mais d’une conscience de la vulnérabilité de l’être. Et puis c’est dans le malheur, les catastrophes naturelles etc qu’on a le plus besoin d’autrui, que nous éprouvons le besoin de nous rassembler, que nous nous sentons unis en tant qu’êtres dont les fragilités sont mises à nu. Déjà pour cela, elle est intéressante la canicule en été.
Voilà un article un peu plus long qu’habituellement, je participe ainsi à rendre votre immobilité plus active et de plus il est possible que vous appreniez quelque chose me lisant sans une once de sueur. Merveilleux non ?

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