Tirer le portrait

Pour les portraitistes du 18ème, 19ème même, peindre des portraits était une manière confortable d’assurer un minimum vital mais aussi rendre hommage ou simplement un exercice.

J’ai choisi pour cet article divers portraits d’enfants, plusieurs du 19ème tant il est vrai qu’à partir de ce siècle on peint beaucoup d’enfants car enfin on réalise que l’enfant est un adulte en devenir, qu’il mérite, lui, son éducation, à ce titre une considération particulière. D’Arlésiennes également et un portrait de moi comme un intrus.

Ces enfants, je les ai choisis parce qu’ils me touchent. Peu importe qui les a peints, peu importe qui ils sont. Je les sors de leur tableau, de cet espace géométrique, confinés pour utiliser un terme à la mode, je leur donne la vie d’ailleurs.

Je vais chercher dans leur regard les interrogations muettes, les joies contenues, le désarroi…

Comment est fabriqué celui qui ne se laisse pas attendrir par ces portraits, ces petites moues aux bouches teintées d’un éclat de blanc, ces grands yeux qui nous regardent ?

Les Arlésiennes ont les yeux noirs. Un regard profond des filles du sud, celui qui va avec le teint olivâtre, le regard fier de celle qui ne s’en laisse pas compter. Les tenues sont celles du costume local, bien plus qu’un costume, un indice culturel. « Elles sont belles nos Fragonardes* d’un été, d’une année, lascives »… disait Bernard Pivot à propos des tableaux de Fragonard, extrapolant pour dire la beauté naturelle et sauvage des filles du sud. Pas celles des villes, celles de la terre qui cachent sous leurs jupons empesés, de rudes genoux et des cuisses musclées par le labeur.

J’aime le contraste de l’attitude dans les portraits. L’instant figé dans une agitation. Qui pourrait imaginer que ces enfants soient aussi sages ? Comme tous les enfants du monde et de toutes les époques, c’est le jeu qui les attire, mais voilà il a fallu en passer par le portrait, c’est long les séances de pause, les peintres trichent, ils leur arrivent de portraitiser celui qui déjà court dans le jardin ou sur la plage en criant.

Peu de visages qui pleurent. Peu d’émotions qui se donnent à lire comme un livre. Tout à décoder. Et c’est ce qui est merveilleux dans ces visages sortis de l’ombre comme pour mieux apparaître encore, nous saisir. J’aime passionnément les portraits : des galeries qui me deviennent familières.

Je préfère les tableaux aux photos car c’est la couleur, le trait de pinceau placé justement qui va donner l’image. Tout peut être si simple avec la photo. La peinture ne se fait pas dans l’instantané, il faut du temps pour saisir l’instant qui a été. Cette dichotomie entre le temps de l’acte de peindre et la « brutalité » de l’apparition me sidère. J’aime à considérer ce rapport là, de l’avant et de l’après. De la satisfaction ou non de se voir ainsi marbré de traits colorés.

Décidément, il est des passions qui sont envahissantes, si diverses, belles à lire, émouvantes.

Un répit dans la chaleur estivale.

* C’est à Colette qu’on doit l’invention de ce néologisme.

Musée de la mode et du costume Arles, Musée Angladon Avignon (expo Blanche)


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7 réponses à “Tirer le portrait”

  1. Avatar de Anne-Sophie Dubreuil
    Anne-Sophie Dubreuil

    Comme c’est beau, émouvant et dit avec tant de justesse et d’émotions. Merci !

    1. Avatar de Diane Meunier
      Diane Meunier

      « Portraitiser », quel beau mot! Plus délicat que « portraiturer » qu’on utilise dans mon coin.

      Et quels beaux visages vous nous faites découvrir!

      Merci!

      1. Avatar de @@Dominique@@

        Merci Diane ….deux synonymes en effet. Bonne journée !

    2. Avatar de @@Dominique@@

      Merci Anne Sophie. Une tendresse pour ce qui me concerne . Bonne journée à vous !

  2. Avatar de Henri de V.
    Henri de V.

    Comme vous j’aime les portraits. Il me semble qu’un portrait est réussi quand il parle plus du sujet peint que du travail du peintre. Non ?

    1. Avatar de @@Dominique@@

      Oui je pense aussi. De même en littérature quand l’écrivain parvient à faire vivre ses personnages en dehors de l’écriture. Certains le disent. Flaubert notamment en substance : voilà qu’ils sont créés ces personnages et à présent ils m’échappent ….

  3. Avatar de Vincent
    Vincent

    Bonjour Dominique. Votre bel article me rappelle le camée que ma mère portait avec un portrait de mon grand père. La peinture a ceci de particulier qu’elle dure là où la photo s’abîme avec le temps.
    Merci encore, j’ai toujours beaucoup de plaisir à vous lire. Vincent

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