C’est le 28 avril 1937, en pleine campagne stéphanoise, que débute cet étrange conte de fées archéologique. Jean Gonon, modeste agriculteur ligérien, vaque à ses occupations au lieu-dit Brizet, un monticule situé à l’est du hameau d’Étrat, dans la commune de Saint-Just-sur-Loire, au nord de Saint-Étienne. Le paysan laboure tranquillement son champ de navets afin de préparer la terre au semis de printemps, lorsque tout à coup, le soc de sa charrue, tirée par une paire de bœufs, heurte un obstacle. Intrigué, il se met à creuser… Il tombe rapidement sur une étrange récolte : une sculpture en marbre blanc de 86 centimètres de haut représentant une femme aux seins nus.
Malgré son poids conséquent de 87 kilos, Jean Gonon parvient à transporter sa trouvaille chez lui, où les voisins sont invités à l’admirer. Surnommée « la Vénus de Brizet », la belle semble avoir connu quelques infortunes : le bout de son nez est cassé, tandis que le bas de ses jambes, sa main droite et son bras gauche sont amputés. Un tissu drapé autour de sa taille à la manière du pagne de la Vénus de Milo semble sur le point de glisser pour révéler ses charmes. Quelques boucles échappées de son chignon à la romaine serpentent dans sa nuque et sur ses épaules, rappelant un peu les cariatides de l’Érechthéion, situé sur l’acropole d’Athènes, au nord du Parthénon.
Une incroyable découverte
À coup sûr, ce superbe objet ne peut être qu’une sculpture antique, se disent les habitants. Sûrement amenée en Gaule il y a des siècles par des occupants romains, dans le but de décorer quelque villa. Mais est-elle grecque ou romaine ? De quand date-t-elle ? Pour en avoir le cœur net, l’agriculteur contacte un archéologue amateur, Jean Renaud. Celui-ci est membre de la Diana de Montbrison, une société savante locale, alors présidée par l’historien d’art Noël Thiollier, conservateur des antiquités et objets d’art du Département de la Loire. Cette association d’érudits envoie rapidement des photographies à des spécialistes réputés afin de recueillir leur avis.
La Vénus attire de nombreux curieux dans l’humble demeure du laboureur, qui leur fait payer trois francs pour la voir dans sa cuisine.
Les experts contactés, dont l’helléniste Mario Meunier, ancien secrétaire d’Auguste Rodin, Adrien Blanchet, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, et l’archéologue grec Alexandros Philadelpheus, directeur du musée national archéologique d’Athènes, livrent leur verdict : cette Vénus anadyomène de style néo-attique est une copie romaine d’une Aphrodite grecque, et date de la fin du IIe siècle. Informée par Noël Thiollier, la revue L’Illustration, dans son numéro du 19 juin 1937, l’associe avec sensationnalisme au fameux sculpteur antique Phidias (490–430 avant J.-C.). Très vite, la découverte est relayée dans tout le pays, puis dans le monde, y compris dans les cinémas étrangers sous forme d’actualité filmée.

Le succès de la Vénus est tel qu’il finit par attirer l’attention du président de la République Albert Lebrun qui, après avoir nommé une commission d’experts, la déclare monument historique par décret le 13 mai 1938. Plusieurs milliers de francs sont proposés à Gonon en échange de l’œuvre. Celui-ci refuse, certain de pouvoir en tirer davantage…
Désormais célèbre, la Vénus attire de nombreux curieux dans l’humble demeure du laboureur, qui leur fait payer trois francs pour la voir dans sa cuisine. Lors du 75e anniversaire de la Diana, le 23 août 1937, Mario Meunier lui dédie un discours lyrique enflammé. « Que cette statue soit romaine, nul jusqu’ici n’a pu en douter », affirme-t-il en préambule avant de convoquer avec « émotion » « les grands humanistes » et « les légendes mythologiques de L’Astrée ». Un poète local, Jean-Étienne Dufour, lui consacre même une ode.
Mais en novembre 1938, les rêves de l’agriculteur se brisent à la lecture d’une révélation fracassante faite dans les colonnes de la revue Reflets : sa Vénus n’a rien d’antique. L’œuvre est même très fraîche : elle a été sculptée en 1936 par un jeune artiste local d’origine italienne, Francesco Cremonese (1907–2002), dit Crémonèse – son nom francisé. « Ce n’est pas Phidias, c’est moi, et je peux en apporter la preuve ! », clame ce Stéphanois, qui dévoile fièrement sa supercherie dans la presse.
Mais pourquoi l’avoir enterrée ? Le mystère me semble plutôt être là. L’esprit humain dans sa folie reste décidément incompréhensible.
(source Beaux Arts magazine)

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