J’ai vu il y a peu Marine Leonardi, très drôle, je ris parfois devant des extraits de vidéos de nos humoristes, je ris de blagues de mes amis, je ris de ce qui n’est pas drôle car comment rendre le monde supportable autrement ?
Alors on essaye de se marrer un peu ?
On connait tous cette forme de comique qui fait rire de ce qui n’est pas drôle à priori . Par exemple, ce condamné à mort qu’évoque Freud, qu’on mène un lundi à l’échafaud : « Voilà une semaine qui commence bien ! », murmure-t‑il. Ou Woody Allen : « Non seulement Dieu n’existe pas, mais essayez de trouver un plombier pendant le week-end ! » Ou encore Pierre Desproges annonçant sa maladie au public : « Plus cancéreux que moi, tu meurs ! » Cela suppose un travail, une élaboration, une création. Ce n’est pas le réel qui est drôle, mais ce qu’on en dit. Non son sens, mais son interprétation – ou son non-sens. Non le plaisir qu’il nous offre, mais celui que nous prenons à constater qu’il n’en propose aucun qui puisse nous satisfaire. Conduite de deuil : nous cherchons un sens ; nous constatons qu’il fait défaut ou se détruit ; nous rions de notre propre déconfiture. Et cela fait comme un triomphe pourtant de l’esprit.
L’humour se distingue de l’ironie par la réflexivité ou l’universalité. L’ironiste rit des autres. L’humoriste, de soi ou de tout. Il s’inclut dans le rire qu’il suscite. C’est pourquoi il nous fait du bien, en mettant l’ego à distance. L’ironie méprise, exclut, condamne ; l’humour pardonne ou comprend. L’ironie blesse ; l’humour soigne ou apaise.
« L’humour, disait Boris Vian, est la politesse du désespoir. » C’est qu’il évite d’en incommoder les autres. Il y a du tragique dans l’humour ; mais c’est un tragique qui refuse de se prendre au sérieux. Il travaille sur nos espérances, pour en marquer la limite ; sur nos déceptions, pour en rire ; sur nos angoisses, pour les surmonter. « Ce n’est pas que j’aie peur de la mort, explique par exemple Woody Allen, mais je préférerais être ailleurs quand cela se produira. » Défense dérisoire ? Sans doute. Mais qui s’avoue telle, et qui indique assez, contre la mort, qu’elles le sont toutes. Si les fidèles avaient le sens de l’humour, que resterait-il de la religion ?
Rire ce n’est pas être aveugle devant les atrocités, c’est tenter d’aller au delà de la tragédie. On ne peut rire de tout surtout quand on a faim, peur. Dans les conflits qui occupent toute l’actualité, les humoristes dont c’est le métier que de prendre ce recul pour s’élever au dessus de la réalité tentent cet exercice mais le rire ne tient pas longtemps. Il procède par sursauts, çà et là . Si les besoins primaires ne sont pas comblés il est compliqué d’avoir de l’humour mais Maslow dit cela beaucoup mieux que moi.

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