Enfant on m’avait fait une recommandation : quand tu sens que ça va chauffer, mieux vaut ne rien dire, ne pas se dépenser en menaces ni en invectives. Non seulement pour ne pas gâcher de salive, mais parce que la parole décharge l’impulsivité et a pour effet paradoxal de rendre vulnérable. Une fois les mots sortis de la bouche, on se trouve étrangement vide face à son adversaire, comme en état d’attendre sa réplique, de subir.
J’en ai tiré la conviction que l’usage excessif du langage constituait un signe de faiblesse, et cela non seulement dans les rixes, mais partout où il y a antagonisme, donc également dans les joutes oratoires et les discussions enflammées.
Pas facile et tourner sa langue sept fois ou s’empiffrer devant son ordi en attendant que la tension retombe est parfois une gageure.
Si l’on assiste à un débat d’idées, il est intéressant de prêter attention au niveau de volubilité des uns et des autres. Quand l’un des débatteurs conserve le silence, cela peut être un signe de distance ou de sagesse. Inversement, quand quelqu’un parle de façon à combler tous les blancs, qu’il coupe la parole aux autres et digresse, c’est assurément que sa thèse ne se soutient pas d’elle-même et qu’elle a besoin d’un étayage rhétorique.
Où l’on serait tenté de formuler cette amusante loi psychologique : la quantité de mots qu’une personne emploie pour se justifier croît en proportion linéaire de la faiblesse de la position qu’elle défend.
Le critère est moins logique qu’esthétique. Pour peu qu’on aime, dans le domaine du design et de l’architecture, l’épure, on apprécie que les lignes d’un objet ou d’une construction s’ac- cordent à sa fonction et lui soient ajustées. Il en va de même pour le langage.
« Resserre-toi sur toi-même », écrit Marc Aurèle dans ses Pensées : l’empereur philosophe ne prône certainement pas le nombrilisme, ni la fermeture au monde, mais plutôt le goût de la parcimonie dans les actions et les paroles, et celui de l’économie intérieure.
Mais voilà qu’arrivé au bout de ce texte, je m’interroge : ne serais-je pas tombée dans l’excès dénoncé ? Cette critique du caractère névrotique et contre-productif de l’autojustification bavarde, n’aurais-je pas pu la formuler de manière beaucoup plus concise ? C’est sans compter avec le plaisir pris à manier le langage.
Il est vrai que débattre est devenu rare de nos jours où il est plutôt d’usage de s’invectiver.
Autre temps, autres moeurs.

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