Depuis quelques jours je tourne et retourne dans mon esprit le discours de Juliette Binoche lors de la cérémonie d’ouverture du Festival de Cannes.
Je vais essuyer, heu essayer, d’être à la hauteur sans faire une fixation sur les bafouillages que nous connaissons tous lors de nos prises de parole publiques ou plus intimes.
Une diatribe donc, un discours qui se voulait violent sans violence, contenu, mais dont l’émotion était perceptible. Le propre d’une diatribe est de s’adresser à ceux qui sont causes ou à minima parties prenantes des faits énumérés, or ici Binoche s’adresse à un parterre de nantis, gens du cinéma, de l’entre-soi.
Un peu comme ceux qui sur leur page FB prennent position pour ceci ou cela dans le cercle fermé de leurs 200 amis. Quel est le sens ?
Peu à l’aise dans une invraisemblable tenue à mi chemin entre la Madone et la princesse Leila, on sentait l’actrice gênée dans ce rôle d’apparition. Elle m’a rappelé, cette fragilité et cette inquiétude de voir le voile tomber ou les seins se découvrir, ma propre vulnérabilité lorsque je m’enroule dans une serviette au sortir de la douche pour aller ouvrir au livreur d’Amazon qui m’apporte un colis.
Bon, vu pour la forme mais le fond ? « Le vent des douleurs emporte les plus faibles, les otages du 7 octobre et tous les otages, les prisonniers, les noyés ». Voilà une énumération qui parle à tout le monde et qui somme toute a de « la gueule ». Mais il faut attendre les phrases suivantes pour que le miracle ait lieu : « Guérir nos ignorances et lâcher nos peurs, notre égoïsme, changer de cap et face à l’orgueil, redonner de l’humidité, humilité, l’humidité de l’houmous qui est l’humilité ». La Madone sourit alors. L’autodérision est une preuve d’intelligence, bravo à elle.
J’ai alors pensé, parce qu’en d’autre temps j’adorais l’Oulipo, « Ouvroir de Littérature Potentielle » à Perec et notamment « La vie mode d’emploi ». On sent que Binoche a aimé Perec comme moi. Voilà un point qui nous est commun, toutefois l’appréhension de l’auteur diverge : Perec jouait « scientifiquement » avec les mots en bon mathématicien qu’il était à l’origine, sciemment.
« Il faut lui redonner sa place » continue t’elle ; mais à qui, à quoi ?
Au fond dans ce monde de futilités, de robes Dior, de smokings, de culottes à scandale entrevues sur les tapis rouges, on peut dire que ce ton dramatique fait du bien. Un peu de sérieux que Diable, le monde est à feu et à sang et on est là à se vautrer dans le fric et les tenues prêtées pendant que d’autres crèvent la dalle et s’habillent de serpillères au mieux.
Indécentes ces « luttes des artistes » ? Oui car ceux dont on parle là, dans les mots, dans l’énumération sordide, ils luttent si fort qu’ils en meurent.
Evoquer le rôle de l’artiste dans ce genre de manifestations ou dans les medias comme un porte parole des malheurs du monde, ne berne personne.
« L’art reste, il est le témoignage puissant de nos vies, de nos rêves ». Se vautrer dans la case humanitaire semble être le passage obligé de toute star soucieuse de se donner l’apparence de la profondeur intellectuelle. Binoche l’a montré à d’autres reprises.
Mais il y a une chose à laquelle l’actrice aurait pu penser c’est que choisir une cause c’est aussi choisir son public devant lequel défendre cette cause.
Je ne suis pas en train de dire que les artistes ne doivent pas se faire entendre. Ils sont des êtres humains qui s’inscrivent dans une époque, qui sont A TRAVERS LEUR DISCIPLINE ARTISTIQUE le porte parole de cette époque, qui s’adressent à un public prévenu qui vient chercher là leur attention particulière quant à des sujets qu’ils maitrisent. Je citerai par exemple Simone de Beauvoir qui a su par son engagement lier son propos, ses actes à ses convictions.
En rien l’artiste ne doit servir sa propre cause, son image, finalement au mépris de ceux dont il prétend défendre la cause.
Ce pseudo engagement me semble bien vain, tant dans sa mise en scène que dans le cadre où il s’inscrit, dans le flot lyrique de paroles dont le seul intérêt semble être décidément un faire valoir de surface, tourné essentiellement vers la valorisation de l’ego.

Claudia Cardinale en son temps à Cannes

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