Les souliers de Van Gogh.
On connait peu ou pas les peintures de Souliers de Van Gogh. Qu’il s’agisse des Vieux souliers aux lacets, des Souliers noirs, des Souliers sur un sol bleu ou des Bottes sans lacets, le peintre nous donne à voir toute une série dont je cherche avec grand plaisir la signification et vous livre ici une ébauche de ma réflexion.
Souliers alignés sur un vague tissu, souliers qui posent, retournés, usés jusqu’à la corde, abandonnés, disposés là pour être peints.
Ils ne se définissent plus par leur usage, ils sont bien au delà. Pourquoi alors représenter ces objets qui ne sont plus utilisables comme objets ? Emouvants et dignes malgré tout comme des vieillards. Ils n’ont plus de fonction sociale, ni de foyer. Personne ne les réclamera. Ils ne sont pas beaux à contempler mais on adore paradoxalement les contempler. Ils tournent vers nous leurs flans avachis, leurs bosses dans un espace d’ocres boueux. Lignes brisées, grands coups de brosse, ils se présentent à nous dans le désarroi de la fin de leur vie d’objets. Fiers pourtant car motifs de tableaux.
Le philosophe Martin Heidegger les a évoqués dans un passionnant essai « Chemins qui ne mènent nulle part ». Un titre lui aussi énigmatique mais qui pourtant nous parle tant nous en connaissons, avons pris, prenons, prendrons de ces chemins qui ne mènent nulle part.
Le philosophe perçoit ici la pesanteur de la terre, la promesse du pain, la peur sourde de la mort.
Tout un monde.
On peut ainsi voir dans ces souliers un autoportrait ou un symbole plus large de la condition humaine.
Martin Heidegger a le mérite de rappeler qu’une grande œuvre d’art a à charge de révéler, si humble son sujet fût-il, une vérité profonde sur l’existence .
« Dans l’obscure intimité du creux de la chaussure est inscrite la fatigue des pas du labeur. Dans la rude et solide pesanteur du soulier est affermie la lente et opiniâtre foulée à travers champs, le long des sillons toujours semblables, s’étendant au loin sous la bise. Le cuir est marqué par la terre grasse et humide. Par-dessous les semelles s’étend la solitude du chemin de campagne qui se perd dans le soir. À travers ces chaussures passe l’appel silencieux de la terre, son don tacite du grain mûrissant, son secret refus d’elle-même dans l’aride jachère du champ hivernal. À travers ce produit repasse la muette inquiétude pour la sûreté du pain, la joie silencieuse de survivre à nouveau au besoin, l’angoisse de la naissance imminente, le frémissement sous la mort qui menace. »



L’art sublime la vie, une fois encore.

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