Lettre à l’école et aux enseignants.
La photo illustre une séance d’orientation en école maternelle : la présentation des diverses voies professionnelles dans le cadre de Parcours MatSup qui a suscité le plus grand intérêt chez les élèves !!! Blague bien sûr et pourtant …
30 années d’enseignante dans tous les niveaux, de l’école primaire à l’université m’ont donné, je pense, un bon aperçu de l’état de l’école aujourd’hui et surtout du rapport entre enseignants et « apprenants », puisque c’est ainsi qu’on nomme les élèves, étudiants etc.
Je regardais il y a peu une vidéo où Pierre Niney dont on sait le talent de comédien ( immense) raconte comment une prof de français l’a autrefois « massacré » d’une phrase :
« Avec des résultats comme les vôtres, faudrait penser à pas trop rêver, vous êtes quand même assez médiocre ». Il raconte également comment ce poison distillé dans son jeune esprit est encore aujourd’hui si vivace au point de l’amener, au travers de cette vidéo, à s’adresser à cette enseignante, chaleureusement somme toute mais dans une volonté de régler ses comptes avec l’école.
Car l’école et particulièrement le milieu enseignant peut faire des dégâts. Personne n’est à l’abri et il est possible que moi même, des jours de grande lassitude, j’ai été à l ‘origine de ces débordements. Le mal serait alors fait et je ne peux que le regretter et m’en excuser.
Le succès de l’acteur n’a pas suffi à effacer la trace de ce sévère jugement professoral. Si cette remarque est si mémorable, c’est peut-être d’abord parce qu’on sent qu’elle ne vise pas à juger un travail particulier, mais une personne tout entière.
Elle essentialise une identité, la fige.
Tout se passe comme si l’entièreté de l’identité était contenue dans cette petite phrase assassine.
Mais l’exemple de Niney montre que la phrase va plus loin. Son enseignante ne se contente pas de qualifier ce qu’il est, elle désigne ce qu’il sera plus tard. Une personne qui ne doit pas « trop rêver », qui doit réfréner ses ardeurs et ses ambitions. Non contents de qualifier le présent, ces commentaires méprisants viennent boucher l’avenir. C’est sur le terrain de la potentialité, de la virtualité, du devenir – que de telles remarques agissent avec le plus de cruauté. Voici par exemple comment l’écrivain Daniel Pennac décrit l’image qu’il avait lui-même, en tant que « cancre », dans Chagrin d’école (2007) :
“Aucun avenir. Des enfants qui ne deviendront pas. Des enfants désespérants. Écolier, puis collégien, puis lycéen, j’y croyais dur comme fer moi aussi à cette existence sans avenir. C’est même la toute première chose dont un mauvais élève se persuade”.
« Imbécile », « raté », « coquille vide », « a touché le fond mais creuse encore »… Il y a une sorte de créativité cruelle dans certaines appréciations particulièrement humiliantes. Ces formules témoignent parfois d’un dérèglement dramatique du rapport au pouvoir. Celui qui s’en prend ainsi à autrui ne cherche plus à enseigner mais à écraser.
J’ai personnellement au travers de la scolarité de mes enfants vécu certains de ces moments : » Pas intelligent« , « Quelle est votre stratégie pour réussir ? » dit à un de mes fils aujourd’hui dans une réussite professionnelle mais alors en total refus de l’école. Pernicieuse, l’appréciation scolaire ou plus largement celle qui vise à rabaisser autrui est parfois ce couperet, cette mise à mort symbolique. Elle est infligée par un pouvoir malade de lui-même, car terrifié à l’idée de perdre son autorité.
Elle est cette boue collante dans laquelle on continue, adulte, inlassablement de patauger. Impossible de faire table rase du passé.
Je ne cherche pas à faire le procès de l’école bien consciente qu’enseigner aujourd’hui relève souvent d’un sacerdoce, mais à mettre le doigt sur ce qui peut être un traumatisme dans ce récit fait à un moment de l’existence, récit qui est partie prenante de l’histoire personnelle. Nous sommes tous constitués par des récits faits sur nous, empêtrés dans ce qui nous a collé à la peau et nous continuons à être ces adultes constitués par les récits, les paroles d’autres.
Ce qui a été dit a été. Ce qui est dit est dit et il est parfois compliqué d’en faire fi tant nous ne nous créons pas nous-mêmes, tant nous sommes peu en mesure de fabriquer seuls qui nous devenons, qui nous sommes.

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