Minute philo

La mort du cygne.

Horizontalité et verticalité.

Suite à une discussion avec un de mes fils, musicien de son état, nous avons évoqué ces concepts d’horizontalité et verticalité.

Je lui disais que la danse classique répond à une verticalité : la danseuse, le danseur, s’étirent vers le ciel, se haussent sur leurs pointes, semblent vouloir s’alléger pour sublimer leurs gestes, leur corps, l’extraire en quelque sorte du sol, le faire décoller parfois. La danse contemporaine quant à elle, recherche le contact avec le sol, joue avec. Les danseurs se trainent sur le sol, l’épousent, l’utilisent comme support des mouvements jusqu’à vouloir se confondre avec lui.

Entre cette recherche de la hauteur qui confine au sublime et cette volonté de s’enraciner dans le sol se jouent des manières complètement différentes de concevoir le corps dans ses mouvements et son rapport à la musique.

Nous devisions ainsi et mon fils me fait remarquer qu’en musique, il en va de même : lorsque ces élèves ne sont pas dans le bon rythme, il leur demande de s’ancrer avec la terre. Il me donne ainsi l’exemple de Doudou N’Diaye Rose, une musique qui nous vient du Sénégal profondément ancrée dans la terre, l’âme du pays avec des sons en résonnance avec la vie, la nature, la culture.

A l’écouter on entend non seulement des rythmes mais également les battements d’une terre, un écho à ce qui est vécu là. Une sorte de métaphore de la vie. Une horizontalité donc : la vie, la musique qui sort de là et lui fait écho. Quelque chose qui vient des tripes.

Je pense alors à Baudelaire, m’interrogeant sur d’autres échos possibles de ces deux « directions ». Et justement dans les Fleurs du Mal, Baudelaire évoque cette horizontalité : ce lien entre différents éléments de la vie, de la nature… qui tend, par la nature même de la poésie à être magnifié pour atteindre une forme de spiritualité et on touche là au monde du supra-sensible qui transcende le réel : la verticalité.

La mort du cygne (pour rester sur une thématique commune à la danse et à la poésie) en est un bel exemple : d’un côté des sensations réunies (correspondances horizontales) offrent un aperçu d’une harmonie perdue (correspondance verticale).

Un cygne qui s’était évadé de sa cage,
Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec,
Sur le sol raboteux traînait son blanc plumage.
Près d’un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec

Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre,
Et disait, le coeur plein de son beau lac natal :
 » Eau, quand donc pleuvras-tu ? quand tonneras-tu, foudre ? « 
Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal,

Vers le ciel quelquefois, comme l’homme d’Ovide,
Vers le ciel ironique et cruellement bleu,
Sur son cou convulsif tendant sa tête avide,
Comme s’il adressait des reproches à Dieu !

C’est cette transcendance qui est importante parce qu’elle permet ou pas en fonction des objectifs des uns et des autres de créer un lien avec quelque chose de plus haut. La conscience de ces deux aspects qui peuvent bien évidemment se mêler fait sens quant à la nature même de l’art ici ou là.


Abonnez-vous

c’est gratuit !

10 réponses à “Minute philo”

  1. Avatar de Vincent
    Vincent

    Merci, c’est très intéressant. Vous pourriez aussi évoquer la peinture où les lignes horizontales se disputent les verticales, structurent le tableau et la figure voire même en constituent l’essentiel. La sculpture également. VincentD

    1. Avatar de @@Dominique@@

      Oui, j’y pensais en effet à cette idée que c’est quelque chose qu’on retrouve dans beaucoup de formes artistiques. Bien évidemment dans la peinture, j’avais envie d’évoquer un peu d’autres disciplines, de me pencher sur elles. Sur ce « cahier » , j’essaye de rédiger des textes courts qui peuvent être lus en deux ou trois minutes. Merci pour votre commentaire

  2. Avatar de Anne-Sophie Dubreuil
    Anne-Sophie Dubreuil

    Vous nous donnez matière à penser. Bien que le sujet soit ardu il ouvre des perspectives très intéressantes. Merci !

    1. Avatar de @@Dominique@@

      Avec plaisir. J’aime partager ce qui me semble intéressant .

  3. Avatar de Jean Michel
    Jean Michel

    Voilà un sujet passionnant que je vais approfondir. Merci de nous donner des clés et de rendre la philosophie abordable.

    1. Avatar de @@Dominique@@

      Vous trouverez d’excellents podcasts de Charles Pepin par exemple si vous avez envie de creuser certains sujets

  4. Avatar de Daniel
    Daniel

    « sur son cou convulsif tendant sa tête avide » ….magnifique . On retrouve souvent le cygne dans la poésie de Baudelaire, n’est ce pas ?

    1. Avatar de @@Dominique@@

      Oui en effet, il faut y voir une métaphore du poète.

  5. Avatar de Esapiens
    Esapiens

    Dans certains rites initiatiques, la verticalité est associée à l’introspection, la descente en soi, la connaissance de soi-même: 1 dimension. L’horizontalité est représentée par le plan qui nous amène à découvrir le monde et notre place dans ce monde: 2 dimensions. Si on étend à la 3eme dimension, on arrive dans la monde spirituel, les lois cosmiques, la découverte du soi.

    1. Avatar de @@Dominique@@

      Merci pour ce commentaire qui me fait penser à l’image du fil à plomb dans cette descente en soi et dans le même temps la recherche d’une forme de rectitude. Je comprends tout à fait ces trois dimensions et y vois une réalisation, une conscience de soi à travers les autres et le monde qui nous entoure et donc nous constitue.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *