Où il est question de Courbet, d’Onfray, d’une truite et d’anguilles.
Après avoir purgé les six mois de prison auxquels il avait été condamné pour sa participation à la Commune de 1871, Courbet séjourne quelques temps dans sa Franche-Comté natale avant son exil définitif en Suisse. C’est au cours de cette période qu’il exécute plusieurs natures mortes de poisson, inspirées des gigantesques truites sorties par les pêcheurs de la Loue, la rivière qui arrose Ornans.
Courbet se situe dans la tradition des natures mortes de pêche peintes par les maîtres hollandais du XVIIe siècle. Mais sa truite dépasse les intentions de ces derniers par son caractère dramatique. On peut sans doute voir dans l’image de ce poisson piégé, vaincu mais encore vivant, une représentation du peintre lui-même, toujours en proie à ses justiciers. Brisé par les épreuves qu’il vient traverser, Courbet revient dans ses dernières oeuvres aux expressions romantiques de sa jeunesse.
Si l’influence hollandaise du tableau est indéniable, la puissante individualité de Courbet éclate dans la touche emportée, la pâte rugueuse, la violence des contrastes.
Dans ce lyrisme, se lit le désespoir de l’homme.
Je suis sensible à ce genre de sujet. Courbet pour lequel j’avais rédigé un chapitre de mon dernier livre « Comme je t’imagine » me fascine.
Le personnage, son œuvre, ses sujets, sa technique, sa vie.
Le tableau « La truite » sera pour quelques mois au musée Courbet à Ornans dans le Doubs, ville d’où Gustave Courbet est originaire.
Ce tableau me rappelle un passage de Cosmos de Michel Onfray qui m’avait particulièrement touchée. Onfray évoque ici les parties de pêche avec son père. Dans cet ouvrage il se considère comme faisant partie du Cosmos, un élément parmi d’autres de cette nature. Le sujet étant précisément la mort des anguilles qui m’avait, elle aussi, déjà inspiré un écrit. J’ai eu un père pêcheur, chasseur, j’ai été habituée, enfant, à voir des animaux mourir et cela faisait partie de ma vie avec mes parents, de la vie à la campagne. Je n’avais pas de jugement alors sur tout cela et me garderais d’en avoir aujourd’hui.
Je vois toutefois dans cet ultime élan de ces animaux aquatiques quelque chose de terriblement violent mais aussi une forme de poésie du moment dans l’écriture anthropomorphique qui s’ensuit.
« L’enfant que j’étais en savait peu sur ce petit animal gigotant. Mais je connaissais l’essentiel que je voyais: la formidable énergie du vivant qui sait qu’il va mourir. Je voyais parfois, sur le pont du village, une anguille attrapée par un pêcheur : elle se tord, s’enroule, se torsade dans une étrange danse qui dit la vie contrariée et la lutte contre le danger, le combat contre la mort, donc pour la vie. Elle s’entortille alors autour d’un axe imaginaire, celui du monde. Elle noue, dénoue et renoue d’étranges nœuds, ceux de toute vie. Au bout du fil de la ligne, la gueule ouverte, elle aspire goulûment un air qui va manquer, elle lance un cri silencieux, elle gémit et hurle sans bruit, elle se débat contre un ennemi invisible qui rôde sans cesse – la mort. Elle tresse un péan vitaliste pour faire face à ce qui la menace et dont elle ignore le détail, bien qu’elle en comprenne viscéralement la nature potentiellement mortelle »

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