Traverser nos secousses.
D’aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais cessé d’être angoissée.
Je me suis toujours battue avec ces heures confuses, celles entre chien et loup où il faut lutter contre la nuit qui doucement nous signale qu’elle nous a rattrapés, et qu’il sera bientôt temps de lui céder.
Je ne me suis jamais couchée autrement qu’éreintée, épuisée, comme s’il fallait être au bout pour enfin se rendre, pour accepter qu’une nouvelle journée s’en est allée.
D’aussi loin que je m’en souvienne, j’ai eu la terreur de perdre ceux que j’aime, la crainte maladive du déchirement, de l’arrachement, de la maladie, de l’amour qui ne se donne plus et du néant que symbolise chaque séparation et une totale incompréhension devant ceux qui définitivement tournent le dos, guettant leur regard en arrière.
D’aussi loin que je m’en souvienne j’ai souffert pour le monde, pour la violence, pour les humiliés et les offensés qui pourraient être nous, pour des photos d’enfants serrant un doudou qui auraient pu être les miens, pour cette grand-mère qui aurait pu être mienne et qui est là le regard perdu parce qu’elle a tout perdu, pour ces animaux qu’on abandonne.
D’aussi loin que je m’en souvienne, j’ai été maniaque, j’ai rangé mille fois mes étagères, j’ai épousseté, dépoussiéré, trié, jeté, pensant illusoirement qu’il y avait là une forme de maitrise de mon univers.
D’aussi loin que je m’en souvienne, j’ai frôlé des centaines de fois le malaise face à des situations imprévues, des émotions trop vives, des injustices insoutenables, des reproches infondés, des ruptures imprévisibles.
Je sais combien rester sur le fil n’est pas une évidence, mais bien un effort permanent, dans ce balancement et la recherche de l’équilibre.
Mais dans tous ces méandres, j’ai eu une immense chance. J’ai découvert la philosophie suffisamment tôt pour qu’elle donne un cadre à mes angoisses, qu’elle remplisse le vide d’analyse, qu’elle réponde par des questions, et qu’elle fasse tourner mon cerveau sur autre chose que sur lui-même.
Oh pas complètement, les choses seraient trop simples, évidentes, mais une grande aide néanmoins.
Et c’est bien ce support-là que je partage avec vous çà et là car j’ai la conviction qu’il peut en aider d’autres.
Tendre de nouvelles hypothèses pour traverser nos secousses et nous construire ou nous reconstruire, c’est ce que je vous souhaite.

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