Une urgence de vivre.
C’était il y a 50 ans. Bien sûr que la vie est passée par là, les rencontres, les mariages, les enfants, les petits enfants, les carrières, les joies et les deuils et puis un jour, Anna reçoit un message d’Antoine sur un réseau social » Salut Anna, c’est Antoine, tu te souviens peut être de moi… » Se souvenir, chercher dans les tréfonds de sa mémoire, elle l’a fait, consciencieusement, écorné les pages de toute sa vie… Antoine, Antoine se répétait-elle. Oui, le prénom lui disait quelque chose. Alors elle a demandé un lieu pour aider le travail de mémoire, il lui a dit « Le petit bois de Saint Amant » comme dans la chanson.
Tout est revenu, la balade sous les platanes et les mélèzes, la main qui serre la sienne, le peu de mots, les gestes de l’amour, ceux vus faire chez les grands, le printemps et le brevet qui pointait son nez, la mob, les tresses et les baskets. Ils avaient quinze et seize ans et des réserves de baisers, collés l’un contre l’autre, avec la langue qui tournait comme dans les films, les rares films qu’ils avaient vus et ce qu’ils avaient imaginé devoir être reproduit dans ces circonstances là. Particulières tout de même. Tremblantes leurs bouches se rejoignaient pour s’éloigner et revenir, ravies de cette découverte et de la douceur, avides. Les langues se mêlaient, un peu empêtrés ensuite dans ce face à face, visage contre visage quand les mots n’ont plus cours.
Oui, elle n’avait pas oublié.
Et voilà 50 ans plus tard, il revenait. S’imaginer des retrouvailles, ça avait été des nuits sans sommeil, une passerelle entre l’adolescence et l’âge adulte, une immense passerelle, le viaduc de Millau.
Il est là en face d’elle. Elle raconte les mêmes tremblements alors, la même urgence de la bouche contre la sienne. Comme un dernier tour de piste à leurs émois d’adolescents.
Pourtant ils ont vieilli, des sillons çà et là parsèment leurs visages. Bien vieilli tout de même, reconnaissables entre toutes et tous. Mêmes silhouettes, mêmes sourires radieux.
C’est alors non pas des retrouvailles mais l’opportunité d’explorer un autre rivage. Non pas de reprendre là où ils en étaient alors mais oser autre chose, faire preuve d’audace, une audace plus grande encore que celle qui les avait jetés l’un contre l’autre, celle d’une confiance et d’une sérénité acquise avec l’expérience, quelque chose qu’ils n’avaient jamais connu.
Alors ils ont osé la profondeur des eaux calmes, qu’avaient-ils à perdre : rien, à gagner : tout.
Je vous espère ces amours là.

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