Une rencontre qui dure.
Il faudrait la croire pour la voir. Prendre pour argent comptant ces histoires à dormir debout, Sophie-la-pas-sage qui chaparde dans les grands magasins, Sophie-la-plus-grande qui projette de se marier sur la piste d’un aéroport, Sophie qui dort en haut de la Tour Eiffel, Sophie et son drap brodé à ses initiales, Sophie et son dé d’amour, Sophie et la mer, Sophie et les aveugles… Sophie ceci et Sophie cela, Sophie par-ci, Sophie par-là.
Sophie Calle nulle part, parfois, aussi :
« J’avais deux ans. Cela se passait sur une plage, à Deauville je crois. Ma mère m’avait confiée à un groupe d’enfants. J’étais la plus petite, ils jouèrent à se débarrasser de moi. Ils se groupaient, se parlaient en chuchotant, éclataient de rire et détalaient dès que j’approchais d’eux. Moi, je leur courais après et je hurlais ‟ attendez-moi, attendez-moi”. (Histoires vraies)
Sophie qui n’a jamais cessé d’être cet enfant qui court après l’enfance comme on court après le temps qui passe. Sophie qui appelle son chat Souris, le fait naturaliser quand il meurt, Sophie et la certitude que papa et maman sont encore là qui la regardent jouer (travailler),(sur)veillant en permanence son Moi-Image : « Quand ma mère est morte, j’ai acheté une girafe naturalisée. Je lui ai donné son prénom, et je l’ai installée dans mon atelier. Monique me regarde de haut, avec ironie et tristesse ».
Sophie qui n’est pas à la noce ! Si les histoires d’amour finissent mal en général, celles de Sophie Calle ont bien de la peine à commencer. Voire elles avortent systématiquement. On ne compte plus en effet, dans sa vie comme dans ses travaux (ce qui revient souvent au même), les histoires de rencontres passées à côté, les mariages ratés, les fiançailles repoussées, quand elles ne sont pas tout simplement annulées.
« Chaque fois que ma mère passait devant l’hôtel Bristol, elle marquait un arrêt, se signait, et nous priait de la boucler : ‟Silence, disait-elle, c’est ici que j’ai perdu ma virginité”. »
Toujours l’intime, chez Sophie Calle, est au prix d’une double contrainte, quelque part entre la pudeur et l’impudeur, mais aussi le dire et le taire, le cacher et le montrer. On comprend mieux, dès lors, l’usage de la photographie dans les Histoires vraies. l’image crue entre toutes les images ; la vérité toute nue de l’artifice.
Sophie, son originalité et toutes ses émotions contenues et partagées, contenues mais partagées, contenues, partagées.
Sophie qui m’épate, que j’admire et qui m’inspire : une originalité inépuisable et pourtant quand je rédige cet article un peu tard, je me dis qu’ après je ne pourrai plus rien écrire, tant l’évoquant j’ai le sentiment de parler de moi et d’avoir tout dit.

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