{"id":892,"date":"2025-09-28T18:53:49","date_gmt":"2025-09-28T16:53:49","guid":{"rendered":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/?p=892"},"modified":"2025-10-25T08:02:26","modified_gmt":"2025-10-25T06:02:26","slug":"on-est-dun-village-comme-on-est-dun-pays","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/?p=892","title":{"rendered":"On est d\u2019un village comme on est d\u2019un pays."},"content":{"rendered":"\n<p>(temps de lecture : 5mn)<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est un vieux monsieur, de l\u2019\u00e2ge qu&rsquo;aurait mon p\u00e8re. <\/p>\n\n\n\n<p>Nous discutons. Lui \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son v\u00e9lo, moi dans mes marches quotidiennes. Il se repose un peu et puis apr\u00e8s il repartira jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il sente les forces qui l\u2019abandonnent. Il s\u2019arr\u00eatera comme il est l\u00e0, pr\u00e8s d\u2019un pin, \u00e0 l\u2019ombre, pour retrouver le souffle et les jambes.<br>Il est n\u00e9 dans ce village de Tavel il y a 85 ans. Sa m\u00e8re est morte en le mettant au monde. Je pense alors qu\u2019on ne s\u2019embarrassait pas de psychologie \u00e0 l\u2019\u00e9poque, que le devoir de vivre, les grands-parents qui allaient assumer ce petit bout parce que le p\u00e8re, lui, est \u00e0 la guerre, que toute cette organisation nouvelle s\u2019est faite par devoir, dans une sorte de naturel, de continuit\u00e9. Son p\u00e8re est fait prisonnier et il reviendra au bout de sept ans pour d\u00e9couvrir ce petit gar\u00e7on qu\u2019il ne connait pas.<br>Je pense \u00e0 Augustin Meaulnes, le h\u00e9ros \u00e9ponyme d\u2019Alain Fournier, qui, lui aussi d\u00e9couvre qu\u2019il a une fille en revenant au village et \u00e0 ce magnifique passage o\u00f9 il tient sa fille dans ses bras, d\u00e9couvre avec cet enfant la grande aventure d\u2019\u00eatre p\u00e8re :<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>\u00ab&nbsp;Voici ta fille&nbsp;\u00bb, dis-je.<br>Il eut un sursaut et me regarda.<br>Puis il la saisit et l\u2019enleva dans ses bras. Il ne put pas bien la voir d\u2019abord, parce qu\u2019il pleurait. Alors, pour d\u00e9tourner un peu ce grand attendrissement et ce flot de larmes, tout en la tenant tr\u00e8s serr\u00e9e contre lui, assise sur son bras droit, il tourna vers moi sa t\u00eate baiss\u00e9e (\u2026)<br>Cependant la petite fille commen\u00e7ait \u00e0 s\u2019ennuyer d\u2019\u00eatre serr\u00e9e ainsi, et comme Augustin, la t\u00eate pench\u00e9e de c\u00f4t\u00e9 pour cacher et arr\u00eater ses larmes continuait \u00e0 ne pas la regarder, elle lui flanqua une grande tape de sa petite main sur sa bouche barbue et mouill\u00e9e.<br>Cette fois le p\u00e8re leva bien haut sa fille, la fit sauter au bout de ses bras et la regarda avec une esp\u00e8ce de rire. Satisfaite, elle battit des mains\u2026<br>Je m\u2019\u00e9tais l\u00e9g\u00e8rement recul\u00e9 pour mieux les voir. Un peu d\u00e9\u00e7u et pourtant \u00e9merveill\u00e9, je comprenais que la petite fille avait enfin trouv\u00e9 l\u00e0 le compagnon qu\u2019elle attendait obscur\u00e9ment. La seule joie que m\u2019e\u00fbt laiss\u00e9e le grand Meaulnes, je sentais bien qu\u2019il \u00e9tait revenu pour me la prendre. Et d\u00e9j\u00e0 je l\u2019imaginais, la nuit, enveloppant sa fille dans un manteau, et partant avec elle pour de nouvelles aventures.<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Nous continuons \u00e0 parler avec le monsieur qui a toujours v\u00e9cu l\u00e0 \u00e0 Tavel, s\u2019est mari\u00e9 avec une fille du village et a eu deux fils. Il travaillait aux carri\u00e8res. J\u2019aime les pierres de Tavel mais je ne savais pas qu\u2019elles \u00e9taient \u00e0 ce point &nbsp;\u00bb aimables \u00ab&nbsp;. Il me raconte les pierres, les couleurs des pierres, jaunes, gris\u00e9es et parfois m\u00eame roses. Elles s\u2019effritent un peu, plates et de formes si diverses. L\u00e0-bas, tout au loin, il me montre la tour construite toute en pierres du village et les maisons. Ah c\u2019\u00e9tait quelque chose, les carri\u00e8res alors, on y passait sa vie, il y en avait trois, il dit les noms et celle dans laquelle il travaillait.<\/p>\n\n\n\n<p>Je l\u2019\u00e9coute de toutes mes oreilles. Autour c\u2019est le silence de la campagne au milieu des vignes. Le bien aim\u00e9 silence.<\/p>\n\n\n\n<p>Je lui raconte les deux li\u00e8vres que j\u2019ai crois\u00e9s cette semaine dans ma d\u00e9ambulation, qui m\u2019ont fait m\u2019arr\u00eater, surprise par leur taille. Je dis en riant que j\u2019ai pens\u00e9 un instant \u00e0 des kangourous.<\/p>\n\n\n\n<p>Un instant.<\/p>\n\n\n\n<p>Il me regarde avec un petit sourire. On n\u2019a pas cet humour \u00e0 la campagne, cette fantaisie. Un li\u00e8vre c\u2019est un li\u00e8vre. Un gros li\u00e8vre, un gros li\u00e8vre.<\/p>\n\n\n\n<p>Je mesure alors combien mon imaginaire n\u2019appartient qu\u2019\u00e0 moi, \u00e0 mes lectures, \u00e0 mon c\u00f4t\u00e9 fantasque. J\u2019aurais pu lui dire que je me suis aussi, bri\u00e8vement, attendu \u00e0 ce que le lapin me demande l\u2019heure, s\u2019il courait comme \u00e7a, \u00e0 toute allure, parce qu\u2019il \u00e9tait en retard. Mais le monde merveilleux d\u2019Alice ne fait pas partie de la vie des vieux messieurs de Tavel ou d\u2019un autre village \u00e0 l\u2019identique.<\/p>\n\n\n\n<p>Je lui raconte les marcassins, ignorants de ma pr\u00e9sence, qui remuaient la terre de leur groin, la soulevaient par petites mottes, allaient, venaient pour finalement s\u2019enfuir dans les taillis. Il me parle de leur m\u00e8re, toujours pr\u00eate \u00e0 agresser si elle sent ses petits en danger.<br>Je ris.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne suis un danger pour personne pas m\u00eame pour des marcassins esseul\u00e9s, qui ont fui le regard de leur m\u00e8re pour commencer leur vie de jeunes adultes, si pr\u00e8s de la route et du danger. Ou peut \u00eatre est-ce leur m\u00e8re qui les a pouss\u00e9s l\u00e0, pour les perdre, pour leur apprendre la vie, la difficult\u00e9 de vivre et de survivre, pour les faire se confronter seuls au danger et \u00e0 la mort, \u00e9ventuellement.<\/p>\n\n\n\n<p>Que sait-on de la vie de ces animaux, nous autres citadins gav\u00e9s de lectures, d\u2019\u00e9tudes, qui avons perdu le sens des choses, la simplicit\u00e9 ?<br>Il quitte ses lunettes de soleil, mon grand-p\u00e8re de l\u2019apr\u00e8s-midi. Ses yeux sont rouges tout autour, agress\u00e9s par la lumi\u00e8re et la cataracte. Le corps qui fout le camp. Il dit \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut s\u2019arr\u00eater sur les choses simples et les gens. Ce vieux monsieur et son regard qui d\u00e9sormais voit flou m\u2019ont donn\u00e9, ce jour l\u00e0, une belle lumi\u00e8re.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(temps de lecture : 5mn) C&rsquo;est un vieux monsieur, de l\u2019\u00e2ge qu&rsquo;aurait mon p\u00e8re. 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