{"id":1745,"date":"2026-08-23T21:57:20","date_gmt":"2026-08-23T19:57:20","guid":{"rendered":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/?p=1745"},"modified":"2026-08-23T22:00:11","modified_gmt":"2026-08-23T20:00:11","slug":"desirs-croises-suite-et-fin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/?p=1745","title":{"rendered":"D\u00e9sirs crois\u00e9s (suite et fin)"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Antoine n&rsquo;est pas venu chercher Anna<\/p>\n\n\n\n<p>Claire n&rsquo;a rien dit.<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 ce qui s&rsquo;est pass\u00e9, ou plut\u00f4t ce qui ne s&rsquo;est pas pass\u00e9, ce soir-l\u00e0, \u00e0 Avignon. Anna est descendue du train avec son grand sac, a attendu quelques minutes sur le quai, puis elle est rentr\u00e9e chez elle. Antoine, lui, est rest\u00e9 \u00e0 Maubec. Il avait promis d&rsquo;\u00eatre l\u00e0, sur le quai et il n&rsquo;y \u00e9tait pas. Il avait \u00e9crit \u00e0 Anna qu&rsquo;il ne pouvait plus se r\u00e9soudre \u00e0 ne pas la voir et, quelques heures plus tard, il n&rsquo;avait pas trouv\u00e9 la force de quitter la maison.<\/p>\n\n\n\n<p>Claire aurait pu le retenir, elle ne l&rsquo;a pas fait.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle aurait pu lui dire qu&rsquo;elle avait lu les lettres, qu&rsquo;elle savait depuis la veille, qu&rsquo;elle connaissait maintenant le pr\u00e9nom de cette femme et jusqu&rsquo;\u00e0 certaines de ses pens\u00e9es. Elle aurait pu lui demander de choisir, lui demander o\u00f9 il avait \u00e9t\u00e9, depuis combien de temps, lui demander pourquoi il avait fallu qu&rsquo;une inconnue  lui donne soudain le go\u00fbt d&rsquo;une vie dont elle-m\u00eame \u00e9tait devenue, sans le savoir, la spectatrice.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle n&rsquo;a rien demand\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Il a envoy\u00e9 encore quelques messages \u00e0 Anna. Elle n&rsquo;a jamais r\u00e9pondu alors il n&rsquo;a plus \u00e9crit.<\/p>\n\n\n\n<p>Claire est rest\u00e9e \u00e0 Maubec encore quelques mois.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils ont continu\u00e9 \u00e0 vivre ensemble, mais quelque chose avait chang\u00e9 de nature. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas une guerre, ni m\u00eame une s\u00e9paration annonc\u00e9e. Ils partageaient toujours les repas, recevaient leurs amis, parlaient des enfants, de la galerie, de la maison et du platane qui perdait ses feuilles \u00e0 l&rsquo;automne. Ils faisaient tout ce que font les couples lorsqu&rsquo;ils ne savent pas encore qu&rsquo;ils ne sont plus tout \u00e0 fait un couple.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis, au printemps, Claire est partie.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle n&rsquo;a pas pris beaucoup de choses.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle a laiss\u00e9 les livres d&rsquo;Antoine, les meubles qu&rsquo;ils avaient choisis ensemble, la grande table de la cuisine et m\u00eame les fauteuils qu&rsquo;elle aimait tant. Elle a emport\u00e9 ses v\u00eatements, ses livres \u00e0 elle, quelques photographies et la lampe italienne qu&rsquo;ils avaient rapport\u00e9e d&rsquo;un voyage o\u00f9 ils \u00e9taient encore heureux.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle s&rsquo;est install\u00e9e dans un appartement en ville, elle a repris des habitudes, d\u00e9couvert qu&rsquo;elle aimait vivre seule. Cela l&rsquo;a \u00e9tonn\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n<p>Elle avait longtemps cru que la solitude \u00e9tait ce qui lui faisait peur et puis elle a compris qu&rsquo;elle avait surtout eu peur de se retrouver seule <strong>dans une vie qui n&rsquo;\u00e9tait plus la sienne<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<p>Antoine, lui, a gard\u00e9 Maubec.<\/p>\n\n\n\n<p>La maison lui est rapidement devenue trop grande.<\/p>\n\n\n\n<p>La galerie fonctionne bien. Il travaille beaucoup. Il re\u00e7oit des artistes, organise des vernissages, parle aux journalistes, accompagne les visiteurs entre les tableaux. Il a m\u00eame appris \u00e0 faire correctement le caf\u00e9, ce qui aurait fait rire Claire.<\/p>\n\n\n\n<p>Il pense encore \u00e0 Anna.<\/p>\n\n\n\n<p>Pas tous les jours.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais suffisamment pour savoir qu&rsquo;elle n&rsquo;a pas disparu.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne sait pas o\u00f9 elle est.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne sait pas si elle pense encore \u00e0 lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Il sait seulement qu&rsquo;il n&rsquo;a pas tenu la promesse qu&rsquo;il lui avait faite.<\/p>\n\n\n\n<p>Et parfois, le soir, lorsqu&rsquo;il ferme la galerie, il se demande si certaines histoires ne sont pas perdues parce qu&rsquo;elles \u00e9taient impossibles, mais simplement parce qu&rsquo;au moment o\u00f9 il fallait agir, <strong>on n&rsquo;a pas su agir<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p>Anna, elle, est \u00e0 Rome.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle y est arriv\u00e9e au printemps.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle avait parl\u00e9 de ce voyage avant m\u00eame de rencontrer Antoine, comme si sa vie avait \u00e9t\u00e9 \u00e9crite \u00e0 l&rsquo;avance dans cette petite liste qu&rsquo;elle avait faite le soir du r\u00e9veillon : les expositions, les promenades, les \u00e9glises, les rues, les places, les caf\u00e9s o\u00f9 elle pourrait rester longtemps \u00e0 regarder les gens.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle y est depuis plusieurs mois.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle parle italien davantage qu&rsquo;elle ne l&rsquo;aurait cru.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle marche beaucoup.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle a repris contact avec une amie d&rsquo;enfance de sa m\u00e8re, une vieille femme qui vit pr\u00e8s du Campo de&rsquo; Fiori et qui conna\u00eet toute la ville comme on conna\u00eet quelqu&rsquo;un qu&rsquo;on a aim\u00e9 longtemps.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle a m\u00eame commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire, pas un livre, des nouvelles, des fragments de vies :  Des femmes rencontr\u00e9es dans les mus\u00e9es, dans les trains, dans les caf\u00e9s. Des hommes qui regardent, des femmes qui attendent, des enfants devenus grands, des couples qui se tiennent encore la main et ceux qui ne se touchent plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle n&rsquo;\u00e9crit jamais sur Antoine.<\/p>\n\n\n\n<p>Du moins, c&rsquo;est ce qu&rsquo;elle croit.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis un soir, dans un caf\u00e9, elle ouvre son carnet et \u00e9crit :<\/p>\n\n\n\n<p><em>Il y a des rencontres qui n&rsquo;ont pas lieu.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Elle s&rsquo;arr\u00eate, relit, sourit et continue. <\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Un an plus tard <\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Un an plus tard, Anna est \u00e0 Paris.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle n&rsquo;y \u00e9tait pas revenue depuis cette journ\u00e9e d&rsquo;hiver o\u00f9 la ville lui avait sembl\u00e9 appartenir \u00e0 quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre, \u00e0 elle et \u00e0 cet homme rencontr\u00e9 dans un train, comme si Paris avait \u00e9t\u00e9 le d\u00e9cor trop grand d&rsquo;une histoire qui n&rsquo;avait pas eu le temps de devenir une histoire. Elle avait longtemps pens\u00e9 qu&rsquo;elle ne pourrait plus y revenir sans retrouver cette sensation \u00e9trange de l&rsquo;attente, le quai d&rsquo;une gare, les mots d&rsquo;Antoine, son absence et puis cette mani\u00e8re qu&rsquo;elle avait eue de rentrer chez elle sans col\u00e8re, avec seulement la certitude qu&rsquo;elle ne voulait plus demander \u00e0 un homme d&rsquo;\u00eatre l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle est venue pour une exposition.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle a maintenant cette habitude de voyager pour une raison pr\u00e9cise, puis de rester quelques jours de plus, comme si les villes \u00e9taient devenues pour elle une mani\u00e8re de prolonger sa propre vie. En rentrant de Rome, Florence quelques jours et puis Lyon au printemps. Elle aime cette fa\u00e7on de partir sans avoir \u00e0 pr\u00e9venir personne, de choisir une chambre, une table dans un restaurant, une exposition, un mus\u00e9e, puis de rentrer le soir avec le sentiment que quelque chose a eu lieu, m\u00eame lorsqu&rsquo;il ne s&rsquo;est rien pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle a chang\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Pas tellement physiquement, pense-t-elle parfois, mais dans cette fa\u00e7on nouvelle qu&rsquo;elle a de regarder les choses sans chercher imm\u00e9diatement ce qu&rsquo;elles pourraient devenir.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;exposition a lieu dans une galerie pr\u00e8s de Palais Royal.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle entre.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a peu de monde encore. Des conversations \u00e0 voix basse, des verres pos\u00e9s sur une table, le bruit d&rsquo;une porte que l&rsquo;on ouvre et referme, des \u0153uvres accroch\u00e9es sur des murs blancs. Anna avance lentement, s&rsquo;arr\u00eate devant un tableau, recule de quelques pas pour le regarder autrement.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle aime cela, cette possibilit\u00e9 de se tenir comme happ\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle ne pense pas \u00e0 Antoine.<\/p>\n\n\n\n<p>Du moins, pas encore.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle entend une voix derri\u00e8re elle.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vous avez une mani\u00e8re de vous tenir trop pr\u00e8s des tableaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle ne se retourne pas tout de suite.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a des voix qui appartiennent \u00e0 un lieu pr\u00e9cis de la m\u00e9moire, comme certaines odeurs ou certaines chansons que l&rsquo;on n&rsquo;a pas entendues depuis longtemps et qui savent pourtant exactement o\u00f9 vous retrouver.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle se retourne.<\/p>\n\n\n\n<p>Antoine est l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant quelques secondes, ils se regardent sans parler.<\/p>\n\n\n\n<p>Il a chang\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle le voit imm\u00e9diatement. Il a le visage un peu plus marqu\u00e9, les cheveux plus gris, quelque chose de plus calme dans la mani\u00e8re dont il se tient. Elle pense qu&rsquo;il a vieilli, puis se reprend : ce n&rsquo;est pas exactement cela. Il a simplement cess\u00e9 d&rsquo;\u00eatre l&rsquo;homme qu&rsquo;elle avait rencontr\u00e9 dans le train, celui qui semblait emport\u00e9 par une \u00e9vidence et qui avait cru, pendant quelques jours, que le d\u00e9sir suffisait \u00e0 donner une direction \u00e0 une vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle sourit.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Et vous, vous \u00eates toujours en retard.<\/p>\n\n\n\n<p>Il rit.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce rire-l\u00e0, elle ne l&rsquo;avait pas oubli\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils restent face \u00e0 face, un peu embarrass\u00e9s, mais pas autant qu&rsquo;elle l&rsquo;aurait imagin\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vous \u00eates venue pour l&rsquo;exposition ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Oui.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Moi aussi.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle le regarde.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vous travaillez toujours dans l&rsquo;art ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Oui. La galerie existe toujours.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne dit pas : <em>Claire est partie.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Elle ne demande pas : <em>Et Claire ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Pas encore.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils parlent du tableau devant lequel ils se trouvent, puis d&rsquo;un autre. Ils font comme si la conversation pouvait commencer ailleurs, comme si le temps \u00e9coul\u00e9 leur avait donn\u00e9 le droit de ne pas commencer imm\u00e9diatement par ce qui avait compt\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis Antoine demande :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vous vivez toujours \u00e0 Avignon ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Non.<\/p>\n\n\n\n<p>Il la regarde avec une l\u00e9g\u00e8re surprise.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vous avez d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Un peu.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle sourit.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Je crois que j&rsquo;ai pass\u00e9 l&rsquo;ann\u00e9e \u00e0 d\u00e9m\u00e9nager sans vraiment bouger. J&rsquo;\u00e9tais \u00e0 Rome. <\/p>\n\n\n\n<p>Il ne comprend pas tout \u00e0 fait, mais il aime cette r\u00e9ponse.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle lui parle de Rome, de ses filles, de ses voyages, de ce qu&rsquo;elle \u00e9crit maintenant parfois dans un carnet. Elle ne lui dit pas qu&rsquo;elle a \u00e9crit plusieurs fois sur lui sans jamais \u00e9crire son nom. Elle ne lui dit pas qu&rsquo;elle a gard\u00e9 le petit morceau de papier sur lequel il avait inscrit son num\u00e9ro, rang\u00e9 dans un livre qu&rsquo;elle n&rsquo;ouvre presque jamais.<\/p>\n\n\n\n<p>Il lui parle de la galerie, de quelques artistes, de la difficult\u00e9 de travailler seul.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors elle comprend.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vous \u00eates seul ?<\/p>\n\n\n\n<p>Il la regarde.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Oui.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle attend.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Claire est partie au printemps.<\/p>\n\n\n\n<p>Anna baisse les yeux.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle ne ressent ni joie ni soulagement. Peut-\u00eatre m\u00eame une forme de tristesse pour cette femme qu&rsquo;elle n&rsquo;a jamais rencontr\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Elle va bien ?<\/p>\n\n\n\n<p>Antoine acquiesce.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Oui. Elle va bien.<\/p>\n\n\n\n<p>Et cette r\u00e9ponse, curieusement, lui pla\u00eet.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne parle pas d&rsquo;elle avec ranc\u0153ur, il ne cherche pas \u00e0 faire de Claire une femme qui aurait \u00e9t\u00e9 incapable de comprendre, ni \u00e0 transformer leur s\u00e9paration en justification de ce qui s&rsquo;\u00e9tait pass\u00e9 entre eux.<\/p>\n\n\n\n<p>Anna regarde de nouveau le tableau.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Je suis contente.<\/p>\n\n\n\n<p>Antoine sourit.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 De savoir qu&rsquo;elle va bien ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Oui.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils sortent de la galerie.<\/p>\n\n\n\n<p>Paris est froid, mais le ciel est clair. Ils marchent quelques m\u00e8tres sans savoir quoi faire ensuite, exactement comme l&rsquo;ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente, exactement comme le jour o\u00f9 ils s&rsquo;\u00e9taient retrouv\u00e9s dans le Marais apr\u00e8s leur rencontre dans le train.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette fois pourtant, ils ne cherchent pas \u00e0 \u00e9viter la conversation.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils marchent simplement.<\/p>\n\n\n\n<p>Antoine lui demande si elle veut boire quelque chose.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle accepte.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils trouvent une petite terrasse chauff\u00e9e, s&rsquo;installent l&rsquo;un en face de l&rsquo;autre et commandent deux caf\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a entre eux tout ce qui n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 dit.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a aussi tout ce qui a eu lieu pendant cette ann\u00e9e, loin de l&rsquo;autre, et qu&rsquo;ils ne connaissent pas.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Pourquoi n&rsquo;\u00eates-vous pas venu ? demande finalement Anna.<\/p>\n\n\n\n<p>Antoine ne cherche pas \u00e0 r\u00e9pondre trop vite.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Parce que je ne savais pas comment venir vers vous sans partir de quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle le regarde longtemps.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vous auriez pu venir quand m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Oui.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Mais vous ne l&rsquo;avez pas fait.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Non.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle acquiesce.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle n&rsquo;a pas besoin de davantage.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est peut-\u00eatre cela, le plus \u00e9tonnant : elle avait imagin\u00e9 mille fois cette conversation, elle avait pens\u00e9 \u00e0 la col\u00e8re, aux reproches, aux explications. Et maintenant qu&rsquo;elle est assise devant lui, elle ne ressent presque plus le besoin de comprendre.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui devait \u00eatre compris l&rsquo;a \u00e9t\u00e9 pendant l&rsquo;ann\u00e9e qui vient de passer.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils sortent du caf\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>La nuit est tomb\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils marchent encore, sans direction pr\u00e9cise, traversent une rue, puis une autre. Anna lui raconte quelque chose qu&rsquo;elle a vu \u00e0 Rome, il lui parle d&rsquo;un artiste qu&rsquo;il vient de d\u00e9couvrir, ils rient parfois. Ils ont l&rsquo;air d&rsquo;un couple, peut-\u00eatre, mais ils ne le sont pas. Ils sont deux personnes qui se connaissent d\u00e9j\u00e0 et qui pourtant recommencent \u00e0 se d\u00e9couvrir.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 un carrefour, Antoine s&rsquo;arr\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Je vous raccompagne ?<\/p>\n\n\n\n<p>Anna le regarde.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle pense au train, \u00e0 cette premi\u00e8re nuit, au quai d&rsquo;Avignon, \u00e0 l&rsquo;ann\u00e9e pass\u00e9e, \u00e0 Claire, \u00e0 la maison de Maubec, \u00e0 tout ce qu&rsquo;ils auraient pu devenir et \u00e0 tout ce qu&rsquo;ils ne seront peut-\u00eatre jamais.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis elle sourit.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vous pouvez.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils reprennent leur marche.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette fois, aucun des deux ne parle de demain.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils savent seulement qu&rsquo;ils se reverront.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils marchent longtemps dans les rues de Paris, sans trop bien savoir o\u00f9 aller. Et cette fois, contrairement \u00e0 l&rsquo;ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente, ils ne cherchent pas \u00e0 donner un nom \u00e0 ce qui les conduit l&rsquo;un vers l&rsquo;autre.<\/p>\n\n\n\n<p>La ville est immense autour d&rsquo;eux.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils avancent c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Ils ne savent toujours pas o\u00f9 ils vont, mais aucun des deux ne cherche d\u00e9sormais \u00e0 le savoir.<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Antoine n&rsquo;est pas venu chercher Anna Claire n&rsquo;a rien dit. Voil\u00e0 ce qui s&rsquo;est pass\u00e9, ou plut\u00f4t ce qui ne s&rsquo;est pas pass\u00e9, ce soir-l\u00e0, \u00e0 Avignon. Anna est descendue du train avec son grand sac, a attendu quelques minutes sur le quai, puis elle est rentr\u00e9e chez elle. Antoine, lui, est rest\u00e9 \u00e0 Maubec. 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