{"id":1735,"date":"2026-08-22T22:58:27","date_gmt":"2026-08-22T20:58:27","guid":{"rendered":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/?p=1735"},"modified":"2026-08-22T23:10:34","modified_gmt":"2026-08-22T21:10:34","slug":"desirs-croises","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/?p=1735","title":{"rendered":"D\u00e9sirs crois\u00e9s"},"content":{"rendered":"\n<p>Voil\u00e0 une nouvelle dont je suis l&rsquo;autrice publi\u00e9e dans un webzine. Le texte est prot\u00e9g\u00e9 par les droits d&rsquo;auteur. Copie interdite. <\/p>\n\n\n\n<p>Bonne lecture !<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>                                                                       <strong><em>D\u00e9sirs crois\u00e9s <\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Place 83<\/strong><br>Place assise 84, duplex haut, voiture 03, TGV 5323, d\u00e9part \u00e0 10h15 Avignon TGV, arriv\u00e9e Paris gare de Lyon \u00e0 12h45.<br><strong>Le train allait partir \u00e0 l\u2019heure<\/strong>&nbsp;: la voix doucereuse de l\u2019h\u00f4tesse&nbsp; venait de l\u2019annoncer.&nbsp; Antoine se cala sur son si\u00e8ge, \u00e9tendit ses jambes, regretta de n\u2019avoir rien pris \u00e0 lire en dehors de ce roman de Marc Dugain que Claire avait gliss\u00e9 dans sa valise avec pour consigne de lui faire un petit r\u00e9sum\u00e9. Rien de l\u00e9ger \u00e0 se mettre sous les yeux : une revue par exemple, un truc people qui lui aurait vid\u00e9 l\u2019esprit.<br>Personne face \u00e0 lui, \u00e0 cette place isol\u00e9e,&nbsp; encore deux minutes et ce serait bon, il allait pouvoir garder ses jambes allong\u00e9es, somnoler peut \u00eatre sans se soucier de sa bouche qui s\u2019ouvrirait, la m\u00e2choire tombante, sans se soucier de baver un peu peut \u00eatre, ronfler surement.<br>Claire n\u2019avait pos\u00e9 aucune question quant \u00e0 son emploi du temps exact de ces quelques jours parisiens. Elle \u00e9tait ainsi, une femme douce et aimante, souriante, apaisante . Il aimait penser \u00e0 elle, faire jaillir son sourire et son regard dans ses pens\u00e9es. Il aimait cette vie qu\u2019ils s\u2019\u00e9taient faite, leurs projets communs.<br>Le compartiment se remplissait lentement : des couples pour la plupart, excit\u00e9s \u00e0 la perspective d\u2019un week-end dans la capitale, peu d\u2019enfants\u2026 Ce qu\u2019il lui fallait : du calme. Le voyage promettait cela.<br>Le train allait partir, elle arriva.<br>Elle, une femme dont il sentit l\u2019odeur avant m\u00eame de voir le visage. Son billet \u00e0 la main, elle passa pr\u00e8s de lui, le d\u00e9passa en fait, cherchant sa place, un sac dans l\u2019autre main, un grand sac qui lui heurta l\u2019\u00e9paule, rouge assorti \u00e0 la robe qu\u2019elle portait et qui tranchait dans l\u2019uniformit\u00e9 de couleurs sombres de cette fin d\u2019apr\u00e8s midi d\u2019hiver. Ce fut cela qu\u2019il vit et elle revint sur ses pas, un peu vout\u00e9e du poids du sac,&nbsp; s\u2019assit et lui fit face. Il ne pourrait pas \u00e9tendre ses jambes, il ne pourrait rien faire d\u2019autre que la regarder en fait, il le sentit ainsi : fulgurance de cette femme que la SNCF lui mettait devant les yeux comme un livre \u00e0 lire, celui que Claire avait gliss\u00e9 dans son sac, celui qu\u2019il n\u2019avait pas achet\u00e9.<br>Peu de maquillage, une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es, peut-\u00eatre, un peu plus, un peu moins. Il devient difficile de donner un \u00e2ge aux femmes aujourd\u2019hui. L\u2019iris, c\u2019\u00e9tait \u00e7a le parfum qu\u2019il avait senti d\u2019abord, il le reconnaissait \u00e0 pr\u00e9sent, le m\u00eame que celui de Claire, dr\u00f4le de co\u00efncidence.<br>Commodit\u00e9 du voyage : le wagon restaurant \u00e9tait \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Antoine accueillit avec plaisir cette nouvelle. Il d\u00e9testait par dessus-tout traverser les rames, la d\u00e9marche branlante, s\u2019appuyer \u00e7\u00e0 et l\u00e0 sur les si\u00e8ges, \u00eatre observ\u00e9 dans sa d\u00e9ambulation. Elle avait sorti un livre.&nbsp; Elle attrapa une pince dans son sac et attacha ses cheveux . Comme elle se baissait pour saisir son sac sous le si\u00e8ge, Antoine lut distinctement le tatouage qui ornait le bas de sa nuque : &nbsp;\u00ab\u00a0l\u2019amore&nbsp;\u00ab\u00a0.<br>Le train partait, la voix de l\u2019h\u00f4tesse se fit de nouveau entendre.<br><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Chapitre 2 : Anna<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Anna Bartoli est n\u00e9e en Italie, \u00e0 Padova, le 15 ao\u00fbt.<br>N\u00e9e \u00e0 la maison, entre une sage femme d\u00e9p\u00each\u00e9e d\u2019urgence et une m\u00e8re \u00e9puis\u00e9e, au milieu de cette langue qu\u2019elle comprendrait plus tard, n\u00e9e dans cette hyst\u00e9rie de la chaleur d\u2019ao\u00fbt. Antonietta avait pouss\u00e9 trois fois, sacr\u00e9e femme, et la petite \u00e9tait arriv\u00e9e\u2026 Une d\u00e9ception : une fille.<br>Des fils ils n\u2019en auront pas, Antonietta et Vincenzo comme si la vie les punissait d\u2019avoir accueilli leur fille avec ce mot cruel de la d\u00e9ception\u2026 Un a failli naitre, mais il s\u2019est ravis\u00e9, mort in utero presque \u00e0 terme.<br>Anna Bartoli est cette femme du train.<br>Anna s\u2019est lev\u00e9e, elle aime les wagons restaurants, aussi, comme Antoine, mais \u00e7a il ne peut le savoir, ils ne se connaissent pas.<br>Beaucoup de monde dans ce compartiment : Pour la plupart des gens occup\u00e9s de d\u00e9coration, architectes d\u2019int\u00e9rieurs, brocanteurs, propri\u00e9taires de magasins de d\u00e9co, tous dans le projet du salon&nbsp; \u00ab&nbsp;Maisons et objets&nbsp;\u00bb, c\u2019est ce qu\u2019elle comprend. Beaucoup de monde qui parle fort et finalement cela lui va bien.<br>Anna regarde par la vitre&nbsp; le paysage qui fuit \u00e0 tout allure. Il y a derri\u00e8re elle le brouhaha des voix emm\u00eal\u00e9es ; devant, des champs \u00e0 perte de vue, une ferme parfois, un paysage de silences, celui de la nature, qui lui correspond . Elle sort son portable de son sac, l\u2019ouvre, pas de messages. Elle est partie d\u2019Avignon comme on fuit, entassant \u00e0 la va-vite quelques v\u00eatements.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Elle regarde par la vitre et voit son image dans le reflet, se sourit comme on sourit \u00e0 quelqu\u2019un qu\u2019on va quitter.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Cet \u00e9t\u00e9, elle ira \u00e0 Rome, elle ressentira \u00e0 nouveau cette sorte de d\u00e9bauche de la vie romaine, des voitures qui klaxonnent, de la &nbsp;\u00bb mostra&nbsp;\u00bb comme dit sa m\u00e8re : ce culte des apparences, du beau, elle se prom\u00e8nera le nez au vent, cherchant au d\u00e9tour des places les traces du Baroque avec toujours cet immense bonheur de parler la langue de ses origines et d\u2019agiter les mains pour se faire comprendre. Elle peut le penser au futur, elle sait avec certitude que les choses se passeront ainsi.<br>Pour l\u2019heure elle est dans le d\u00e9sir d\u2019expositions : une petite liste des expos juste pour elle qu\u2019elle s\u2019est faite, le soir du r\u00e9veillon,&nbsp; avec toutes les r\u00e9solutions pour l\u2019ann\u00e9e nouvelle. Le matin, visiter ; l\u2019apr\u00e8s-midi se balader, errer, d\u00e9couvrir voire red\u00e9couvrir. Partir seule, elle le fait depuis si longtemps : dix, douze ann\u00e9es peut \u00eatre. R\u00e9el plaisir de cette solitude au milieu de la foule. Les f\u00eates de fin d\u2019ann\u00e9e lui p\u00e8sent \u00e0 pr\u00e9sent que les enfants sont grands, qu\u2019il est devenu si compliqu\u00e9 de les r\u00e9unir tous les trois avec leurs compagnes et leurs enfants, qu\u2019ils n\u2019ont peut \u00eatre plus ce d\u00e9sir aussi de se voir tous ensemble, comme avant. Elle aurait aim\u00e9 \u00e7a pourtant une grande maison \u00e0 la campagne et les enfants, les petits enfants, un homme rassurant, des images de cin\u00e9ma qui d\u00e9filent dans sa t\u00eate, de famille recompos\u00e9e, de rires, de poursuites dans les pr\u00e9s, de jeux de soci\u00e9t\u00e9 le soir. Des clich\u00e9s. Elle a la nostalgie de ces images faciles. Il est rarement trop tard pourtant\u2026 C\u2019est ce qu\u2019elle se dit et puis aussi \u2026 qu\u2019il y a cet homme qui la regardait avec tant d\u2019insistance dans la voiture 3, qui la regardait tant qu\u2019elle a eu ce geste de relever ses cheveux et de lui donner \u00e0 voir sa nuque comme on s\u2019offre. C\u2019\u00e9tait doux ce regard, une caresse.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Chapitre 3 : Un petit mot <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Cela fait longtemps qu\u2019elle est partie, qu\u2019elle a quitt\u00e9 sa place, la passag\u00e8re \u00e0 la robe rouge, longtemps, trop longtemps. Une passante comme dans la chanson. Une femme dont l\u2019histoire restera \u00e9trang\u00e8re, qui laisse&nbsp; derri\u00e8re elle le sillage de la nostalgie de la peau dont on n\u2019aura pas connu le go\u00fbt.<br>Un mot, lui \u00e9crire un mot qu\u2019elle trouvera peut \u00eatre dans ce livre qu\u2019elle a abandonn\u00e9 sur la tablette. Il le fait, pour l\u2019espoir fou, pour le temps qui passe et avale tout, pour la promesse d\u2019un avenir \u00e0 \u00e9crire, il \u00e9crit dans cette urgence qu\u2019il s\u2019est construite, quelques mots comme on lance une bouteille \u00e0 la mer.<br>Anna est rest\u00e9e tout le voyage dans ce wagon restaurant. Elle est revenue prendre ses affaires : son sac sous le si\u00e8ge, le livre, a souri \u00e0 cet homme qui ne cessait de la regarder, un peu g\u00ean\u00e9e, souri comme une mani\u00e8re d\u2019adieu et elle s\u2019est m\u00eal\u00e9e aux passagers de l\u2019all\u00e9e.<br>Paris est gris comme \u00e0 son habitude. L\u2019h\u00f4tel de la Manufacture, c\u2019est l\u00e0 qu\u2019elle trouve refuge un peu plus tard, l\u00e0 qu\u2019elle a r\u00e9serv\u00e9. Sobre et chic, comme elle aime ; elle range ses deux robes, se dit qu\u2019elle fera les boutiques plus tard peut \u00eatre, demain ou un autre jour, elle pose le livre sur la table de chevet alors elle voit ce mot d\u2019Antoine, elle h\u00e9site un peu, quelques secondes, et puis elle appelle :<br>-\u00ab&nbsp;J\u2019\u00e9tais dans le train, tout \u00e0 l\u2019heure, vous m\u2019avez laiss\u00e9 ce mot, je crois, enfin, je ne sais pas, il y a ce mot qui me dit d\u2019appeler alors voil\u00e0\u2026&nbsp;\u00bb Et le silence apr\u00e8s. Elle tremble un peu. L\u2019homme, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 lui donne une adresse, c\u2019est dans le Marais, oui, elle connait, dans une heure, d\u2019accord. Il a la voix douce et grave. Il raccroche.<br>L\u2019impression que tout peut arriver. Elle se regarde dans le miroir,&nbsp; met du rouge sur ses l\u00e8vres, se pince les joues, \u00e7a ira. Il est long le trajet en m\u00e9tro, trois stations, un changement, quatre stations de nouveau, enfin l\u2019air libre.<br>Ils&nbsp; marchent longtemps dans les rues, sans trop bien savoir o\u00f9 aller. Se poser quelque part, ils n\u2019en ressentent pas le besoin. Peut \u00eatre que se voir de face comme \u00e7a leur semble pr\u00e9matur\u00e9, trop lourd&nbsp; aussi car dans l\u2019obligation de se faire la conversation. L\u00e0 ils parlent de ce qu\u2019ils voient, de Paris, des rues, de leurs \u00e9tonnements encore devant cette ville qui ne cesse de se donner \u00e0 voir. Il est \u00e0 peine plus grand qu\u2019elle, Antoine, quelques centim\u00e8tres tout au plus. Elle garde ses mains dans les poches de son manteau. Plus brune qu\u2019il ne l\u2019a vue, plus mate aussi, elle est belle, voil\u00e0 ce qu\u2019il se dit, il est fier de marcher aux c\u00f4t\u00e9s de cette femme qu\u2019il ne connait pas. Ils croisent des gens, ont l\u2019air d\u2019un couple, un peu dans la distance, mais un couple tout de m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Chapitre 4 : Mon histoire c&rsquo;est l&rsquo;histoire d&rsquo;un amour<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>On sort d\u2019une histoire en entrant dans une autre, pense Anna en marchant au c\u00f4t\u00e9 d\u2019Antoine.<br>Les fen\u00eatres en arrondi, quelques journaux sur une table. Les murs sont d\u2019un vert bleut\u00e9, partout des photos de l\u2019Afrique, dans cet h\u00f4tel Parisien. Ils sont entr\u00e9s l\u00e0 comme on trouve refuge, \u00e0 bout du silence entre eux, du d\u00e9sir aussi.<br>C\u2019est Antoine qui a demand\u00e9 une chambre. Il a mis sa main sur son cou dans l\u2019ascenseur, il la tient comme \u00e7a avec ses doigts qui enserrent sa nuque. L\u00e0 il sont devant le lit, ils s\u2019embrassent. Anna s\u2019\u00e9tonne de cette bouche qui se fond dans la sienne.<br>Apr\u00e8s il y a le d\u00e9sir, les v\u00eatements \u00e9pars sur le sol, les mains qui glissent sur la peau, l\u2019avidit\u00e9 de l\u2019autre. Les m\u00eames gestes cent fois faits et pourtant diff\u00e9rents. Le plaisir de la d\u00e9couverte de la peau, de l\u2019\u00e9vidence, les mots dits, d\u00e9finitifs, les corps qui s\u2019emboitent. C\u2019est doux et violent \u00e0 la fois. Le temps s\u2019\u00e9tire. Ils n\u2019ont pas din\u00e9, m\u00eame pas \u00e9prouv\u00e9 cette faim l\u00e0. La nuit tombe. Il sont allong\u00e9s l\u2019un pr\u00e8s de l\u2019autre. Ils se racontent.<br>Antoine et Anna se sont quitt\u00e9s en fin de matin\u00e9e. Ils se sont quitt\u00e9s sans se retourner, se sont tourn\u00e9s le dos pour repartir chacun dans sa vie, happ\u00e9 par sa vie. Pouvaient-ils penser que l\u2019espace d\u2019une nuit, ils avaient construit ensemble les fondations d\u2019un \u00e9difice&nbsp; qui allait leur \u00eatre commun?<br>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; Claire est seule. Le silence de l\u2019autre, elle ne l\u2019a pas voulu comme elle n\u2019a pas vraiment voulu sa vie avec Antoine, \u00e7a s\u2019est impos\u00e9, comme dans la nature des choses. Le lieu, peut \u00eatre, la maison, qui a cr\u00e9\u00e9 le d\u00e9sir. Il y avait \u00e0 50 ans pass\u00e9s une urgence au bonheur, le devoir d\u2019\u00eatre heureux en quelque sorte, \u00e0 partir de l\u00e0 elle avait cess\u00e9 de se poser toutes ces questions qui encombraient, plus jeune, son esprit et \u00e0 ne plus croire qu\u2019aux \u00e9vidences.<\/p>\n\n\n\n<p>Maubec, la maison qu\u2019ils ont trouv\u00e9e ensemble, qu\u2019ils ont voulue pour eux, pour tout recommencer. Longtemps ils ont parl\u00e9 d\u2019un lieu o\u00f9 habiter et finalement devant l\u2019impossibilit\u00e9 de vivre chez l\u2019un ou l\u2019autre, dans un appartement qu\u2019ils avaient con\u00e7u pour leur vie de c\u00e9libataire, ils se sont lanc\u00e9s dans ce projet de la maison de Maubec. Un coup de foudre d\u2019un dimanche au hasard de leurs p\u00e9r\u00e9grinations : un vieux mas qui prendrait du temps \u00e0 retaper, cela leur a paru bien, ce projet commun, les amis \u00e0 venir communs aussi, les cris des enfants, dehors, la piscine qu\u2019ils peindraient en gris fonc\u00e9 pour que la limpidit\u00e9 de l\u2019eau soit plus perceptible encore et surtout le platane dans la cour. Antoine avait une passion pour ces arbres, menac\u00e9s. Claire a fait du feu, mis un gros pull. Demain elle ira au march\u00e9 de L\u2019Isle, elle ach\u00e8tera des fleurs qu\u2019elle arrangera au salon, elle travaillera un peu.<br>Elle \u00e9teint l\u2019ordinateur : sa chronique est envoy\u00e9e. Les livres remplissent toute sa vie depuis qu\u2019elle a trouv\u00e9 ce travail dans une revue litt\u00e9raire. Elle \u00e9tait fi\u00e8re au d\u00e9but de voir sa signature et puis elle s\u2019est habitu\u00e9e, comme elle s\u2019est habitu\u00e9e \u00e0 l\u2019isolement de la vie \u00e0 la campagne jusqu\u2019\u00e0 y trouver du plaisir, presque. Elle s\u2019installe devant le feu, allume une cigarette. Antoine rentre lundi, c\u2019est ce qu\u2019il a dit\u2026 Elle repense \u00e0 sa rencontre avec cet homme qui a rempli toute sa vie\u2026 Elle pourrait \u00e9crire l\u00e0 dessus quelque chose qui commencerait par :&nbsp;\u00ab&nbsp;Je marche dans la rue, c\u2019est l\u2019\u00e9t\u00e9, je viens de m\u2019installer dans cette ville qui m\u2019est encore \u00e9trang\u00e8re, je croise un homme qui me dit que je suis lumineuse&nbsp;\u00bb.<br>Elle pourrait, mais jeter son histoire sur le papier se serait comme la donner \u00e0 d\u2019autres, une forme de d\u00e9possession. Aura-t-il seulement lu le roman de Marc Dugain qu\u2019elle a d\u00e9pos\u00e9 dans son sac, Antoine qu\u2019elle sent parfois si loin d\u2019elle?<br>Le Mistral n\u2019a pas cess\u00e9 de souffler de la nuit. Claire pousse les volets qui reviennent obstin\u00e9ment \u00e0 elle. Belle contrepartie de ce vent obstin\u00e9 : le ciel est d\u2019un bleu limpide mais le froid s\u2019est engouffr\u00e9 partout dans la maison. Pieds nus sur les dalles en ciment, elle grelotte, cherche du regard le pull qu\u2019elle a d\u00fb laisser la veille pr\u00e8s de la chemin\u00e9e, se pr\u00e9pare un caf\u00e9 bien noir. Le chat la suit, fid\u00e8le \u00e0 ses habitudes, la pr\u00e9c\u00e8de dans la salle de bain, t\u00e9moin distrait de ce rituel du matin. En haut, dans la chambre, le t\u00e9l\u00e9phone sonne, c\u2019est Antoine ; ils \u00e9changent sur le temps, le d\u00e9roulement de la nuit, l\u2019heure du vernissage de cette nouvelle galerie d\u2019Antoine, Villa&nbsp; Santo Dumont, dans le&nbsp; 11\u00e8me arrondissement, rue minuscule et verdoyante qu\u2019ils ont aim\u00e9e d\u2019embl\u00e9e au point de d\u00e9cider d\u2019ouvrir l\u00e0 la galerie d\u2019Antoine en d\u00e9pit du prix qui aurait pu \u00eatre prohibitif. Ils se souhaitent une belle journ\u00e9e, et que vas-tu faire aujourd\u2019hui ? Ils rient. Tout est simple, harmonieux. Ils peuvent raccrocher, ils ont v\u00e9rifi\u00e9 en quelque sorte. Claire s\u2019allonge sur le lit, s\u2019\u00e9tire de bien \u00eatre pendant qu\u2019Antoine, nu, dans une chambre d\u2019h\u00f4tel parisienne, entoure Anna de ses bras.<\/p>\n\n\n\n<p>C<strong>hapitre 5 : Pressentiment<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><br>Le march\u00e9 du dimanche de L\u2019Isle, m\u00eame au coeur de l\u2019hiver, reste bruyant et color\u00e9. Les blouses volent au vent et avoisinent des culottes taille XXL. Son panier au bras, Claire progresse au milieu de la foule, choisit avec soin quelques l\u00e9gumes, le fromage qu\u2019Antoine aime. Il sera l\u00e0 demain.<br>Elle s\u2019installe confortablement en terrasse, commande un caf\u00e9 au serveur qui s\u2019\u00e9tonne d\u2019une \u00ab\u00a0si jolie dame\u00a0 dehors par ce froid\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0toute seule, peuch\u00e8re, encore un fada ?\u00a0\u00bb , elle rit : c\u2019est ce sud qu\u2019elle aime aussi. De la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, des relations de surface, de l\u2019accent qui rendrait d\u00e9risoires toutes les trag\u00e9dies. Les grandes, celles de la litt\u00e9rature, mais aussi les plus quotidiennes.<br>Il lui faut s\u2019habituer aux absences d\u2019Antoine qui sont fr\u00e9quentes : la galerie ouvre toutes les fins de semaines, du jeudi au dimanche pour l\u2019instant, apr\u00e8s, dans quelques mois,\u00a0 ils verront, c\u2019est ce qu\u2019ils se sont dits quand ils ont eu ce nouveau projet, quand la maison de Maubec a \u00e9t\u00e9 finie. Il leur avait fallu alors autre chose vers quoi aller ensemble : l\u2019art, leur passion commune. Une galerie, c\u2019\u00e9tait \u00e7a qui leur fallait. Ils ont pens\u00e9 des soir\u00e9es enti\u00e8res aux artistes qu\u2019ils inviteraient, ils ont tiss\u00e9 un \u00e0 un les fils de cette nouvelle toile qui les liait. La confiance, Claire avait fait \u00e0 Antoine le cadeau de la confiance \u00e0 mener \u00e0 bien ce projet : le r\u00e9seau d\u2019artistes c\u2019\u00e9tait lui qui l\u2019avait patiemment construit dans une vie de collectionneur, elle apportait sa connaissance acquise dans ses lectures, sa curiosit\u00e9 sans cesse en \u00e9veil, son go\u00fbt aussi, instinctif presque, de ce qu\u2019il allait falloir montrer dans ce lieu Parisien qu\u2019ils avaient \u00e9lu.<br>Claire arrange les fleurs qu\u2019elle a achet\u00e9es. Elle aime par dessus tout ces apr\u00e8s-midi oisifs, entre un livre, une \u00e9mission \u00e0 la radio, s\u2019occuper d\u2019elle. Vers 19h Antoine appellera, il racontera comment s\u2019est pass\u00e9 ce vernissage, les amis l\u00e0, les bavardages des uns et des autres, l\u2019accueil fait \u00e0 cet artiste par un public choisi, tri\u00e9 sur le volet dans la presse sp\u00e9cialis\u00e9e pour qu\u2019on parle de la galerie. Elle attend, se surprend \u00e0 le faire avec comme une appr\u00e9hension au creux du ventre, quelque chose qu\u2019elle ne connait pas, de sourd qui monte en elle doucement, insidieusement. Alors elle appelle un de ces fils, le r\u00e9veille semble-t-il, ils bavardent de la semaine, du travail \u00e0 l\u2019agence moins int\u00e9ressant qu\u2019il ne le pensait au d\u00e9but, ils ont fait la f\u00eate, oui, hier soir, une petite soir\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 7 h du matin, et toi\u00a0<em>mamou<\/em>, \u00e7a va ? Oui, tout va bien, petit week-end tranquille, Antoine est \u00e0 Paris, il rentre demain, oui, ne t\u2019inqui\u00e8te pas, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 au march\u00e9, je vais bien . Et puis voil\u00e0, il baille,\u00a0 c\u2019est fini, il retourne \u00e0 sa vie, sa colocation, son amoureuse. Ses trois fils sont loin maintenant, pas tant dans la g\u00e9ographie. Ils vivent une vie qui lui serait presque \u00e9trang\u00e8re s\u2019ils n\u2019\u00e9taient si pr\u00e9sents dans leur tendre affection.<br>Dehors, le jour se finit. Antoine n\u2019a pas appel\u00e9, il n\u2019appellera pas.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Chapitre 6 : La vie ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>Paris, le 4 janvier<\/em><br><em>Antoine,<\/em><br><em>Vous avez emmen\u00e9 avec vous le soleil parisien. Il pleut depuis deux jours.&nbsp; Vous me manquez, vous que je connais si peu.<br><\/em><em>J\u2019ai visit\u00e9 l\u2019exposition du mus\u00e9e Marmottan-Monet, le jour o\u00f9 nous nous sommes quitt\u00e9s si vite, que appliqu\u00e9e \u00e0 m\u2019\u00e9loigner de vous, je&nbsp; me suis retourn\u00e9e alors m\u00eame que vous n\u2019\u00e9tiez plus visible. Paris vous a emport\u00e9. La vie est dr\u00f4le tout de m\u00eame qui nous a fait nous rencontrer dans ce train, alors m\u00eame que nous sommes quasiment voisins . Vous m\u2019avez dit venir du Luberon, mais de quel village<br><\/em><em>Vous devez me trouver bien l\u00e9g\u00e8re de vous avoir c\u00e9d\u00e9 si rapidement. Et pourtant si vous saviez comme je suis \u00ab&nbsp;lourde&nbsp;\u00bb, comme j\u2019aimerais avoir cette l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 que j\u2019ai feinte\u2026 J\u2019aimerais tant de choses\u2026. Mais voil\u00e0, je ne sais plus faire, emp\u00eatr\u00e9e que je suis dans ma propre histoire de vie. J\u2019ai tant de questions qui se bousculent dans ma t\u00eate.<br><\/em><em>J\u2019aimerais \u00eatre tout contre vous. Je rentre&nbsp; mercredi \u00e0 21H30, dites moi que vous m\u2019attendrez sur le quai, que vous serez l\u00e0 \u2026.<\/em><br><em>Je vous embrasse.<\/em><br><em>Anna<\/em><br>&nbsp;<br><em>Maubec, le 4 Janvier<\/em><br><em>Ma ch\u00e8re Anna,<\/em><br><em>Je suis revenu de Paris dans une sorte d\u2019ivresse : celle de vous avoir rencontr\u00e9e, celle du vernissage qui s\u2019est si bien pass\u00e9. Il y a des moments o\u00f9 il semble que toutes les choses se joignent pour nous faire sentir le plaisir de vivre.<br><\/em><em>Anna, vous \u00eates une femme magnifique. Je m\u2019endors avec votre pr\u00e9nom, je me r\u00e9veille avec la douceur de votre peau sous mes mains.<br><\/em><em>Peut-on laisser passer un tel \u00e9lan amoureux ? J\u2019ai tourn\u00e9 cette question des dizaines de fois dans ma t\u00eate. Je ne peux me r\u00e9soudre \u00e0 ne plus vous voir.<br><\/em><em>Il me faut me d\u00e9faire en douceur de ce que j\u2019ai construit ici pour venir \u00e0 vous.<\/em><br><em>Je vous attendrai mercredi.<\/em><br><em>Votre Antoine<\/em><br>&nbsp;<br><strong>Claire ferme l\u2019ordinateur. Dans le silence de la nuit, ce mercredi soir, quelque chose en elle se d\u00e9chire.&nbsp;<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Voil\u00e0 une nouvelle dont je suis l&rsquo;autrice publi\u00e9e dans un webzine. Le texte est prot\u00e9g\u00e9 par les droits d&rsquo;auteur. Copie interdite. Bonne lecture ! D\u00e9sirs crois\u00e9s Place 83Place assise 84, duplex haut, voiture 03, TGV 5323, d\u00e9part \u00e0 10h15 Avignon TGV, arriv\u00e9e Paris gare de Lyon \u00e0 12h45.Le train allait partir \u00e0 l\u2019heure&nbsp;: la voix [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1737,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-1735","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/G6A6693.jpg","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_likes_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1735","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1735"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1735\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1741,"href":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1735\/revisions\/1741"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1737"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1735"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1735"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1735"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}