{"id":1646,"date":"2026-07-04T22:37:22","date_gmt":"2026-07-04T20:37:22","guid":{"rendered":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/?p=1646"},"modified":"2026-07-04T22:40:12","modified_gmt":"2026-07-04T20:40:12","slug":"nietzsche-etait-bronze-rimbaud-idem-et-michel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/?p=1646","title":{"rendered":"Nietzsche \u00e9tait bronz\u00e9, Rimbaud idem et Michel ?"},"content":{"rendered":"\n<p>On pourrait penser Nietzsche couleur du navet pouss\u00e9 dans la serre des biblioth\u00e8ques, sous l&rsquo;\u00e9clairage des ampoules. Pas du tout. Sa vie itin\u00e9rante sur les hauteurs des Alpes suisses, les rives de la M\u00e9diterran\u00e9e o\u00f9 il marchait plusieurs heures par jour lui donnait ce teint bruni que n&rsquo;arborait gu\u00e8re en ce temps l\u00e0 que le paysan.<\/p>\n\n\n\n<p>Superficiel, le bronzage\u2009? Nietzsche se m\u00e9fiait du pathos de la profondeur et de l\u2019esprit allemand \u00e9gar\u00e9 par la brume et les nourritures pesantes. \u00c0 Ruta di Camogli, merveilleux village ligure qui surplombe les eaux de la mer \u00e0 l\u2019infini, Nietzsche a r\u00e9dig\u00e9 une pr\u00e9face au&nbsp;<em>Gai Savoir<\/em>&nbsp;dans laquelle il plaide la cause de l\u2019\u00e9piderme\u2009: <strong><em>\u00ab\u202fAh\u2009! ces Grecs\u2009! ils savaient vivre\u2009! Pour cela, il faut, bravement, s\u2019en tenir \u00e0 la surface, au pli, \u00e0 l\u2019\u00e9piderme, adorer l\u2019apparence, croire aux formes, aux sons, aux mots, \u00e0 tout l\u2019Olympe de l\u2019apparence\u2009! Ces Grecs \u00e9taient superficiels&nbsp;\u2013\u202fpar profondeur\u2026<\/em><\/strong><em>&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;C\u2019\u00e9tait en 1882. ( \u00ab\u00a0superficiels par profondeur\u00a0\u00bb : un joli oxymore)<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Bras crois\u00e9s dans un jardin de bananes<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p><strong>En 1883, le 6\u202fmai, Arthur Rimbaud envoie aux siens une lettre de Harar, en Abyssinie.<\/strong>&nbsp;Il s\u2019y trouve mieux qu\u2019\u00e0 Aden, o\u00f9 la chaleur blanche lui fait perdre le go\u00fbt de vivre. Dans l\u2019enveloppe, il glisse trois portraits de lui\u2009:<em>&nbsp;\u00ab<\/em><strong><em>\u202fCes photographies me repr\u00e9sentent, l\u2019une, debout sur une terrasse de la maison, l\u2019autre, debout dans un jardin de caf\u00e9\u2009; une autre, les bras crois\u00e9s dans un jardin de bananes. Tout cela est devenu blanc, \u00e0 cause des mauvaises eaux qui me servent \u00e0 laver&nbsp;[\u2026].&nbsp;Ceci est seulement pour vous rappeler ma figure.\u202f\u00bb<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Justement, cette figure. L\u2019adolescent immortalis\u00e9 par Nadar a disparu. Le po\u00e8te a perdu ses traits de r\u00e9volte juv\u00e9nile. Il est mince. Sec comme un clou, dirait-on. Il porte un pantalon et une veste de drap blanc. Il croise les bras. On le devine tout angles, nerfs, muscles. Il a les cheveux courts, la l\u00e8vre ourl\u00e9e d\u2019une fine moustache. Il ressemble \u00e0 un bagarreur, un aventurier, un marin \u2013\u202fun Occidental en rupture de ban, qui a connu la vie dure, voil\u00e0 ce qu\u2019il est devenu. On ne la lui raconte plus. Effac\u00e9es, la mollesse de la table des Vilains Bonshommes, la suavit\u00e9 de l\u2019absinthe. Mais il y a un autre aspect frappant, dans le si beau clich\u00e9 du jardin de bananes\u2009: <strong>Rimbaud est manifestement tr\u00e8s bronz\u00e9<\/strong> !<\/p>\n\n\n\n<p>Nietzsche, Rimbaud\u2009: ceux qui ont voulu fendre en deux les pr\u00e9jug\u00e9s de l\u2019Europe, qui ont forc\u00e9 la vie et sont devenus destin, \u00e0 la fin du XIXe\u202fsi\u00e8cle, ont commenc\u00e9 par changer leur couleur de peau.<\/p>\n\n\n\n<p> Ils sont devenus noirs.<\/p>\n\n\n\n<p> Ce sont, en mati\u00e8re de bronzage, nos \u00e9claireurs !<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Cuisson d\u00e9licieuse<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p><strong>Pourquoi leur a-t-il paru si essentiel de bronzer, d\u2019offrir leur corps au rayonnement\u2009?<\/strong>&nbsp;R\u00e9ponse\u2009:&nbsp;<em>pour gu\u00e9rir.<\/em>&nbsp;L\u2019Europe, en cette fin de XIXe\u202fsi\u00e8cle, souffre d\u2019un exc\u00e8s d\u2019intellectualit\u00e9. La classe bourgeoise s\u2019est lib\u00e9r\u00e9e des servitudes physiques\u2009; elle n\u2019a pas encore le go\u00fbt des sports\u2009; elle se d\u00e9marque de la paysannerie et du prol\u00e9tariat en ce qu\u2019elle conserve les mains blanches. Pas que les mains. L\u2019habit noir du bourgeois couvre de deuil une peau-linceul. Le corps bourgeois sent la charogne. D\u2019ailleurs, la phtisie, la pneumonie, la tuberculose se diffusent dans cette Europe o\u00f9 l\u2019on respire mal, par l\u2019exc\u00e8s des gaz, des po\u00eales, des fum\u00e9es d\u2019usine, des vapeurs des locomotives. Le molleton et la peluche pullulent en des logis qui rendraient un Apache asthmatique.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>\u00ab Migrer vers le Sud, prendre un bain de soleil\u2009: c\u2019est d\u2019abord le parcours d\u2019une r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration \u00bb<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Migrer vers le Sud, prendre un bain de soleil\u2009: c\u2019est d\u2019abord le parcours d\u2019une r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration. Influenc\u00e9 par la lecture de Nietzsche, par la mani\u00e8re dont le philosophe a sci\u00e9 les fondements des valeurs chr\u00e9tiennes, Andr\u00e9 Gide publie&nbsp;<em>L\u2019Immoraliste<\/em>&nbsp;en 1902. Son personnage, Michel, recherche cette autre morale qui le gu\u00e9rira de la morale dominante, l\u2019attitude qui permettra enfin \u00e0 son \u00e2me de co\u00efncider avec son corps et ses d\u00e9sirs. Pour conqu\u00e9rir ce nouvel \u00e9tat, il doit se d\u00e9shabiller. Quand on est nu, on ne peut plus se mentir \u00e0 soi-m\u00eame\u2009: on se tient ou bien droit ou bien courb\u00e9\u2009; on est en forme ou pas\u2009; le v\u00eatement ne s\u2019interpose plus entre l\u2019image abstraite que nous nous faisons de nous-m\u00eames et notre r\u00e9alit\u00e9.&nbsp;<em>\u00ab\u202f<\/em><strong>La vue des belles peaux h\u00e2l\u00e9es et comme p\u00e9n\u00e9tr\u00e9es de soleil, que montraient, en travaillant aux champs, la veste ouverte, quelques paysans d\u00e9braill\u00e9s, m\u2019incitait \u00e0 me laisser h\u00e2ler de m\u00eame. Un matin, m\u2019\u00e9tant mis \u00e0 nu, je me regardai\u2009; la vue de mes trop maigres bras, de mes \u00e9paules, que les plus grands efforts ne pouvaient rejeter suffisamment en arri\u00e8re, mais surtout la blancheur ou plut\u00f4t la d\u00e9coloration de ma peau, m\u2019emplit et de honte et de larmes. Je me rhabillai vite.<\/strong><em>\u202f\u00bb<\/em>&nbsp;Quelques minutes plus tard, Michel a trouv\u00e9 un autre lieu, o\u00f9 il peut reprendre son premier essai \u00e0 l\u2019abri des regards\u2009:&nbsp;<em>\u00ab<\/em><strong><em>\u202fJe me d\u00e9v\u00eatis lentement. L\u2019air \u00e9tait presque vif, mais le soleil ardent. J\u2019offris tout mon corps \u00e0 sa flamme&nbsp;[\u2026].&nbsp;Bien qu\u2019\u00e0 l\u2019abri du vent, je fr\u00e9missais et palpitais \u00e0 chaque souffle. Bient\u00f4t m\u2019enveloppa une cuisson d\u00e9licieuse\u2009; tout mon \u00eatre affluait vers ma peau<\/em><\/strong><em>.\u202f\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Michel, qui s\u00e9journe quinze jours \u00e0 Ravello, dans le sud de l\u2019Italie, s\u2019y prescrit une intense cure de soleil. Il d\u00e9couvre comme il est bon de sentir le souffle du monde sur sa peau. Bient\u00f4t son&nbsp;<em>\u00ab\u202f\u00e9piderme tonifi\u00e9\u202f\u00bb<\/em>&nbsp;cesse de transpirer et sait se prot\u00e9ger par sa propre chaleur. Le d\u00e9go\u00fbt de soi reflue\u2009; une r\u00e9conciliation s\u2019amorce\u2009; Michel finit par se trouver \u00ab<em>\u202fharmonieux, sensuel, presque beau\u202f\u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0<strong><em>Harmonieux, sensuels, presque beaux<\/em><\/strong>\u00a0\u00bb , ce n&rsquo;est pas l\u00e0 ce apr\u00e8s quoi continuent de courir les corps d\u00e9nud\u00e9s de nos plages ? <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On pourrait penser Nietzsche couleur du navet pouss\u00e9 dans la serre des biblioth\u00e8ques, sous l&rsquo;\u00e9clairage des ampoules. Pas du tout. Sa vie itin\u00e9rante sur les hauteurs des Alpes suisses, les rives de la M\u00e9diterran\u00e9e o\u00f9 il marchait plusieurs heures par jour lui donnait ce teint bruni que n&rsquo;arborait gu\u00e8re en ce temps l\u00e0 que le [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1532,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-1646","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/pierre-bonnar-the-yellow-screen.png","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_likes_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1646","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1646"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1646\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1650,"href":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1646\/revisions\/1650"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1532"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1646"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1646"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1646"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}