{"id":1626,"date":"2026-06-17T12:52:44","date_gmt":"2026-06-17T10:52:44","guid":{"rendered":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/?p=1626"},"modified":"2026-06-17T12:52:44","modified_gmt":"2026-06-17T10:52:44","slug":"le-point-noir-sans-roland-barthes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/?p=1626","title":{"rendered":"Le point noir (sans Roland Barthes)"},"content":{"rendered":"\n<p>Voil\u00e0 une nouvelle que j\u2019avais publi\u00e9e en 2017 dans un webzine dans lequel j&rsquo;avais alors r\u00e9guli\u00e8rement des chroniques et que je re-d\u00e9couvre en me promenant sur internet. L\u2019id\u00e9e en est le fameux point noir de Barthes, le moment de bascule o\u00f9 on sort brutalement pour un mot, une geste, une attitude, de la relation amoureuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout avait bien commenc\u00e9 pourtant avec\u00a0\u00a0Fran\u00e7ois\u00a0\u00a0crois\u00e9 sur un\u00a0site de rencontre. On avait \u00e9chang\u00e9 nos mails, on s\u2019\u00e9tait longuement \u00e9crit pour se raconter nos vies, on avait \u00e9chang\u00e9 nos t\u00e9l\u00e9phones, notre Facebook, notre Instagram, notre pseudo twitter, nos photos. Bref, on avait \u00e9chang\u00e9 tout ce qu\u2019il \u00e9tait possible d\u2019\u00e9changer \u00e0 notre \u00e9poque et \u00e0 notre \u00e2ge, surtout \u00e0 notre \u00e2ge, compte-tenu de nos connaissances dans ces nouveaux m\u00e9dias.\u00a0\u00a0\u00ab\u00a0Nouveaux\u00a0\u00bb pour nous tout de m\u00eame. On \u00e9tait devenus \u00e9changistes en somme.<\/p>\n\n\n\n<p>On s\u2019est trouv\u00e9 plein de points communs au vu de nos \u00e9changes, les fantasmes et le r\u00eave ont fait le reste. C\u2019\u00e9tait beau, plein de promesses. La distance g\u00e9ographique, on avait d\u00e9cid\u00e9 de ne pas en faire un probl\u00e8me : apr\u00e8s tout Avignon-Paris, c\u2019\u00e9tait deux heures et quelques en train, le \u00ab&nbsp;et quelques&nbsp;\u00bb ne nous faisait pas peur, on avait d\u2019ailleurs m\u00eame pas vu que \u00e7a faisait plut\u00f4t trois heures ce \u00ab&nbsp;et quelques&nbsp;\u00bb :&nbsp;on trouverait le moyen de se voir fr\u00e9quemment.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait ignor\u00e9 nos boulots respectifs, lui,\u00a0\u00a0p\u00e9dopsychiatre, moi, prof \u00e0 Avignon ; on verrait, on se disait et l\u2019enthousiasme pas feint, le d\u00e9sir de se voir peu \u00e0 peu se faisait plus s\u00e9v\u00e8re, on s\u2019en faisait une joie. On avait pass\u00e9 des heures au t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 se raconter nos journ\u00e9es, il en avait marre de son boulot, des gosses, des parents, je lui racontais mes cours, mes lectures, on se disait \u00e0 demain par pure formalit\u00e9 : le lien ne se coupait jamais vraiment \u00e0 coups de textos, de photos, c\u2019\u00e9tait merveilleux. Notre passion commune pour l\u2019art nous soudait un peu plus, nous ventousait en quelque sorte.\u00a0\u00a0J\u2019allais le coeur l\u00e9ger au travail, tous les probl\u00e8mes quotidiens me semblaient compl\u00e8tement saugrenus au vu de mon grand amour qui existait l\u00e0 quelque part, \u00e0 Neuilly.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Il nous fallait nous rencontrer<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Tout \u00e9tait programm\u00e9 : il viendrait me chercher Gare de Lyon, on irait boire un verre dans la foul\u00e9e, au \u00ab&nbsp;Train bleu&nbsp;\u00bb, on admirerait les plafonds peints entre nos discussions et le plaisir d\u2019\u00eatre proches enfin, puis on irait chez lui, on ferait l\u2019amour, puis on d\u00e9jeunerait puis on referait l\u2019amour et on dormirait comme deux b\u00e9b\u00e9s, tendrement enlac\u00e9s, puis le lendemain on irait se faire une expo ou deux et puis apr\u00e8s on avait cal\u00e9 un peu, sur le reste du programme. On trouvait bien aussi de laisser un peu les choses se faire. On avait donc d\u00e9cid\u00e9 le &nbsp;\u00bb l\u00e2cher prise&nbsp;\u00bb pour la suite\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Jusqu\u2019\u00e0 12h40 tout s\u2019est pass\u00e9 exactement comme pr\u00e9vu. Je suis&nbsp;&nbsp;arriv\u00e9e Gare de Lyon \u00e0 l\u2019heure, un peu comme si la SNCF avait aussi d\u00e9cid\u00e9 de remplir aussi le &nbsp;\u00bb contrat&nbsp;\u00bb. Je m\u2019\u00e9tais mise sur mon&nbsp;&nbsp;trente et un : coiffeur, manucure\u2026 j\u2019avais soign\u00e9 les dessous aussi, bref, que de la dentelle et de Calais,&nbsp;tout cela m\u2019avait co\u00fbt\u00e9 un oeil.&nbsp;Je n\u2019avais qu\u2019\u00e0 regarder autour de moi dans le train, les hommes me lorgnaient dessus : la preuve que c\u2019\u00e9tait r\u00e9ussi.<\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait l\u00e0 sur le quai et quand je l\u2019ai vu, j\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 toutes les fois o\u00f9 j\u2019avais lu&nbsp;<strong><em>&nbsp;\u00bb La premi\u00e8re fois que je l\u2019ai vu, je suis tomb\u00e9e amoureuse<\/em><\/strong>\u00ab&nbsp;, &nbsp;j\u2019y ai pens\u00e9 parce que je me suis dit que c\u2019\u00e9tait exactement l\u2019inverse qui \u00e9tait en train se passer en moi :&nbsp;<strong><em>je me d\u00e9samourais litt\u00e9ralement.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Celui que je voyais l\u00e0 n\u2019\u00e9tait pas celui que j\u2019avais en t\u00eate et j\u2019ai alors v\u00eacu comme un court circuit sentimental. Un peu comme s\u2019il fallait d\u00e9bobiner un film et tout reprendre.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>J\u2019\u00e9tais tout sauf bien<\/strong>. Lui, il souriait, je crois m\u00eame qu\u2019il m\u2019a embrass\u00e9e sur la bouche, comme \u00e7a vite fait, sans la langue.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>On a essay\u00e9 de discuter, mais comme il r\u00e9p\u00e9tait en boucle que j\u2019avais l\u2019air d\u00e9\u00e7ue et que d\u00e9cemment je ne pouvais pas lui dire la v\u00e9rit\u00e9 (car je l\u2019\u00e9tais au del\u00e0 de ce qu\u2019il pouvait imaginer et que je m\u2019en voulais de l\u2019\u00eatre, de ne pas \u00eatre raccord avec mes r\u00eaves), la discussion a tourn\u00e9 vite court dans le domaine des impressions et des ressentis.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai eu froid d\u2019un coup et une grosse envie de pleurer.<\/p>\n\n\n\n<p>Fran\u00e7ois,\u00a0\u00a0alors, est devenu p\u00e9diatre, il m\u2019a prise dans ses bras, m\u2019a tap\u00e9 dans le dos un peu comme s\u2019il voulait me faire faire un rot, et m\u2019a dit que tout \u00e7a n\u2019\u00e9tait pas si grave. Je sentais bien qu\u2019il mentait, qu\u2019il \u00e9tait d\u00e9sol\u00e9 d\u2019un coup d\u2019avoir mis son vieux blouson et un pantalon avec une t\u00e2che \u00e9norme, qu\u2019il \u00e9tait d\u00e9sol\u00e9 de ne pas \u00eatre Paul Newman ou Alain Delon ou un autre, d\u00e9sol\u00e9 d\u2019\u00eatre seulement lui et c\u2019\u00e9tait pitoyable, cette image de deux cinquantenaires bien sonn\u00e9s, au milieu du \u00a0\u00bb Train bleu\u00a0\u00bb, en train de se faire une sorte d\u2019accolade comme des politiques. C\u2019est ce que j\u2019ai pens\u00e9 : path\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n<p>Il m\u2019a propos\u00e9 d\u2019aller chez lui, \u00e0 Neuilly.&nbsp;Peut \u00eatre, le lieu, me donnerait envie de mieux le connaitre, car c\u2019est vrai que d\u2019un coup, je n\u2019avais qu\u2019une envie : repartir dans l\u2019autre sens mais pour cela il fallait changer mon billet, annoncer la couleur \u00e0 Fran\u00e7ois&nbsp;et je ne me suis pas sentie capable d\u2019en ajouter une couche.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>On s\u2019est retrouv\u00e9 dans sa voiture, il s\u2019est excus\u00e9 de ne pas l\u2019avoir nettoy\u00e9e un peu, a pouss\u00e9 des papiers sur le si\u00e8ge, m\u2019a lib\u00e9r\u00e9 la place du mort et c\u2019est vrai que quelque part, \u00e7a me convenait cette place.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Chez lui c\u2019\u00e9tait beau, \u00e7a m\u2019a rendue plus triste encore. Comme il est fin cuisinier, il s\u2019est mis en t\u00eate de me faire un bon petit repas, \u00e7a me donnerait le temps de r\u00e9fl\u00e9chir et de voir ce que j\u2019allais faire. Il m\u2019a offert un tableau aussi qu\u2019il avait achet\u00e9 en pensant \u00e0 moi, mon premier tableau d\u2019un artiste connu, pas un grand artiste, mais tout de m\u00eame. L\u00e0 je me suis mise \u00e0 pleurer.<\/p>\n\n\n\n<p>On est all\u00e9s \u00e0 la cuisine, moi avec mes Kleenex, lui avec son chagrin qu\u2019il ravalait tant bien que mal et il a commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019affairer aux casseroles et \u00e0 me demander si j\u2019aimais le poisson, les coquillages, bref, tout ce qui vit dans la mer. Oui, j\u2019ai r\u00e9pondu.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>J\u2019aurais pas du<\/strong>, \u00e0 post\u00e9riori, c\u2019est l\u00e0 une grosse erreur que j\u2019ai commise. Fran\u00e7ois a ouvert un couvercle, plong\u00e9 une immense fourchette dans son&nbsp;&nbsp;fait tout et a sorti un truc immonde qui a s\u00e9ch\u00e9 mes larmes d\u2019un coup, un truc c\u2019est \u00e0 dire un poulpe qui avait l\u2019air vivant et qui&nbsp;&nbsp;pendouillait de toutes ses tentacules comme s\u2019il voulait rejoindre le fond de la casserole d\u2019o\u00f9 on venait de l\u2019extirper. On pourrait penser que je suis difficile pour manger, c\u2019est vrai d\u2019ailleurs, mais l\u00e0 j\u2019ai senti une grosse envie de vomir monter en moi et \u00e7a en effet, on l\u2019avait pas pr\u00e9vu dans notre programme du week-end.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, il m\u2019a expliqu\u00e9 qu\u2019il fallait couper les tentacules, que c\u2019\u00e9tait tr\u00e8s bon, tous ces petits bouts avec leurs ventouses qui allaient s\u2019accrocher dans mon oesophage. J\u2019ai pens\u00e9 aux escargots que j\u2019avalais tout rond quand j\u2019\u00e9tait enfant, j\u2019ai pens\u00e9 aux hu\u00eetres aussi qui suivaient le m\u00eame chemin. J\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 la fois o\u00f9 j\u2019avais mis l\u2019escargot dans ma poche et avec l\u2019ail et le beurre \u00e7a avait fait une grosse tache de gras. J\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 ma m\u00e8re qui avait soupir\u00e9 que d\u00e9cid\u00e9ment, j\u2019\u00e9tais un peu particuli\u00e8re dans la famille. C\u2019est vrai que dans ma famille, les escargots sont cultes. Mon p\u00e8re avait m\u00eame entrepris \u00e0 un moment un \u00e9levage dans une caisse en bois, de gros escargots, des gris qui bavaient ni peu ni assez. Parfois je les regardais l\u00e0 dans leur bave, leurs merdes qu\u2019ils laissaient sur le bois de la caisse en plus de toutes leurs d\u00e9jections. C\u2019\u00e9tait vert et translucide. J\u2019avais des hauts le coeur, j\u2019avais envie de tout basculer et qu\u2019ils foutent le camp tous, dans l\u2019herbe ou ailleurs \u2026<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est tout \u00e7a que j\u2019avais en t\u00eate peut \u00eatre parce que Fran\u00e7ois est psychiatre : \u00e7a faisait remonter en moi mon histoire de vie, ce poulpe et c\u2019\u00e9tait pas joli, joli, tr\u00e8s, tr\u00e8s loin de la d\u00e9licieuse madeleine de Proust. Mes larmes s\u00e9chaient tandis que je stagnais dans ma bave d\u2019escargots. Fran\u00e7ois a referm\u00e9 le couvercle. Il a remis \u00e0 plus tard sa cuisine en soupirant. J\u2019\u00e9tais perdue et lui aussi.<\/p>\n\n\n\n<p>Le couvercle referm\u00e9 sur l\u2019avenir culinaire du poulpe,&nbsp;&nbsp;venait \u00e9galement&nbsp;&nbsp;d\u2019engloutir notre grand amour.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>On a regard\u00e9 la t\u00e9l\u00e9, une \u00e9mission de t\u00e9l\u00e9-r\u00e9alite,&nbsp;&nbsp;il me semble, de toutes fa\u00e7ons il y avait belle lurette que j\u2019avais d\u00e9croch\u00e9 de la r\u00e9alit\u00e9.&nbsp;&nbsp;Il m\u2019a montr\u00e9 ma chambre et on s\u2019est couch\u00e9s. J\u2019ai m\u00eame mis une commode contre la porte, \u00e7a m\u2019a pris du temps, elle \u00e9tait lourde.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain, j\u2019ai bu de la tisane, il avait pas de d\u00e9ca et pourtant je lui avais dit dans nos \u00e9changes que je buvais que \u00e7a\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Dominique Malli\u00e9<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Voil\u00e0 une nouvelle que j\u2019avais publi\u00e9e en 2017 dans un webzine dans lequel j&rsquo;avais alors r\u00e9guli\u00e8rement des chroniques et que je re-d\u00e9couvre en me promenant sur internet. L\u2019id\u00e9e en est le fameux point noir de Barthes, le moment de bascule o\u00f9 on sort brutalement pour un mot, une geste, une attitude, de la relation amoureuse. 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