{"id":1132,"date":"2025-11-25T19:26:43","date_gmt":"2025-11-25T18:26:43","guid":{"rendered":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/?p=1132"},"modified":"2025-11-25T19:45:50","modified_gmt":"2025-11-25T18:45:50","slug":"parce-que-tout-passe-suite-de-la-nouvelle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.mezzogiorno.fr\/?p=1132","title":{"rendered":"Parce que tout passe (suite de la nouvelle)"},"content":{"rendered":"\n<p>A Yo&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain, Hortense se r\u00e9veilla avant l\u2019aube, avec cette sensation d\u2019\u00eatre revenue trop vite d\u2019un r\u00eave dont elle n\u2019avait pas retenu les images. La chambre \u00e9tait encore grise, l\u2019air un peu frais. Elle resta immobile, les yeux ouverts, attentive \u00e0 ce silence propre aux villes du Sud avant le soleil. Elle se rendit compte qu\u2019elle n\u2019avait pas pens\u00e9 \u00e0 Paul en se r\u00e9veillant, que son nom ne s\u2019\u00e9tait pas impos\u00e9 dans sa t\u00eate comme un r\u00e9flexe. C\u2019\u00e9tait infime, presque imperceptible, mais elle comprit qu\u2019un pas venait d\u2019\u00eatre franchi sans effort, sans volont\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle sortit dans les rues encore vides. \u00c0 cette heure-l\u00e0, les fa\u00e7ades jaunes semblaient plus fragiles, comme si elles aussi venaient de s&rsquo;extirper de quelque chose. Elle traversa la place du Forum. Les chaises encore empil\u00e9es devant les caf\u00e9s lui donn\u00e8rent l\u2019impression d\u2019un monde qu\u2019on remet en ordre tous les matins, un monde qui supporte les histoires des autres sans jamais en conserver la trace.<\/p>\n\n\n\n<p>Aux Alyscamps, l\u2019alignement des cypr\u00e8s et des sarcophages l\u2019apaisa aussit\u00f4t. Elle avait toujours \u00e9prouv\u00e9 cette \u00e9trange s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 devant les lieux qui rappellent la finitude. Ce n\u2019\u00e9tait pas du morbide, plut\u00f4t une mise \u00e0 l\u2019\u00e9chelle : ses peines, ses ruptures, ses col\u00e8res minuscules \u2014 tout cela devenait d\u00e9risoire. Elle pensa \u00e0 la veille, \u00e0 Sophia quittant Paul avec la m\u00eame brutalit\u00e9 dont lui-m\u00eame avait fait preuve. La r\u00e9p\u00e9tition du geste la frappa. Comme si l\u2019histoire \u00e9tait \u00e9crite ailleurs, dans une langue qu\u2019ils ne ma\u00eetrisaient pas, eux simples acteurs d\u2019un sc\u00e9nario qui les d\u00e9passait.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur un banc de pierre, elle s\u2019assit. Elle n\u2019avait pas envie d\u2019appeler Isabelle, ni de parler de ce qu\u2019elle avait vu. Depuis un an, elle avait tellement expliqu\u00e9, justifi\u00e9, racont\u00e9, cherch\u00e9 \u00e0 comprendre. Elle se rendit compte qu\u2019elle n\u2019avait plus rien \u00e0 dire sur cette histoire, qu\u2019elle \u00e9tait arriv\u00e9e \u00e0 cet endroit o\u00f9 les mots ne servent plus qu\u2019\u00e0 alourdir ce qui a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 v\u00e9cu. Elle voulait maintenant une vie silencieuse, sans commentaires, sans analyses. Une vie qui avance.<\/p>\n\n\n\n<p>En regardant les ombres des branches sur les dalles, elle comprit que sa douleur avait eu une utilit\u00e9, qu\u2019elle l\u2019avait d\u00e9plac\u00e9e quelque part o\u00f9 elle ne la g\u00eanait plus. Ce n\u2019\u00e9tait pas de la sagesse, seulement la simple v\u00e9rit\u00e9 du temps qui passe et qui finit par aplanir tout. Elle se promit d\u2019\u00eatre attentive \u00e0 ce qui viendrait d\u00e9sormais, non pour combler un manque mais pour occuper pleinement sa place dans le monde, sans la rabattre sur un homme ou une relation.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle se leva, fit quelques pas, puis se retourna une derni\u00e8re fois vers l\u2019all\u00e9e qui s\u2019\u00e9tirait loin devant elle. Elle eut alors l\u2019intuition tr\u00e8s nette, presque physique, que quelque chose en elle commen\u00e7ait. Non pas un nouvel amour, ni un projet, pas m\u00eame une envie pr\u00e9cise. Juste une disponibilit\u00e9. Une mani\u00e8re de dire oui \u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019avait encore jamais v\u00e9cu.<\/p>\n\n\n\n<p>En quittant le site, elle se sentit l\u00e9g\u00e8re, comme apr\u00e8s une conversation qu\u2019on repoussait depuis des ann\u00e9es et qui, une fois prononc\u00e9e, d\u00e9livre de tout.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la terrasse o\u00f9 elle s\u2019arr\u00eata boire un caf\u00e9, elle sourit en pensant \u00e0 la remarque de son coll\u00e8gue \u2014 \u00ab l\u2019amour vous r\u00e9ussit \u00bb. Il se trompait. Ce n\u2019\u00e9tait pas l\u2019amour qui la rendait ainsi : c\u2019\u00e9tait sa propre lib\u00e9ration, tardive, imparfaite, mais r\u00e9elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle sortit un carnet de son sac, celui qu\u2019elle emportait partout et dans lequel elle n\u2019\u00e9crivait presque jamais, par crainte de ne pas trouver les mots justes. Cette fois pourtant, les phrases vinrent d\u2019elles-m\u00eames. Elle nota simplement : <em>Je recommence<\/em>. Puis referma le carnet, comme on referme un livre dont on conna\u00eet enfin la suite.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A Yo&#8230; Le lendemain, Hortense se r\u00e9veilla avant l\u2019aube, avec cette sensation d\u2019\u00eatre revenue trop vite d\u2019un r\u00eave dont elle n\u2019avait pas retenu les images. La chambre \u00e9tait encore grise, l\u2019air un peu frais. Elle resta immobile, les yeux ouverts, attentive \u00e0 ce silence propre aux villes du Sud avant le soleil. 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