Se faire des noeuds au cerveau ?

(temps de lecture : 5mn)

A propose de quelques expressions qu’on utilise sans savoir d’où elles viennent à bon ou mauvais escient et qui pourrissent la vie si j’en crois vos publications, épanchements, confidences, surgissements ici et là .

Couper les cheveux en quatre

Au XVIIe siècle, on disait « fendre un cheveu en deux » avant de parvenir à l’expression actuelle. Elle ne décrit donc pas l’art du coiffeur – pour qui découper un long cheveu en quatre est un jeu d’enfant – mais l’obsession de celui qui veut atteindre la perfection au prix d’une méticulosité extrême, qui complique tout. Nous attachant à des détails inutiles, nous attelant à une tâche infinie, obnubilés par le désir de perfection, nous oublions l’essentiel. Jean-Jacques Rousseau, dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755), fustige la passion moderne pour les techniques les plus sophistiquées, qui nous font oublier la richesse du rapport immédiat que nous entretenons avec la nature ou nos semblables. 

Chercher Midi à Quatorze heures

Cette expression datant du XVIIe siècle signifie chercher une chose là où elle n’est pas. Au lieu de tendre la main, de profiter de ce qu’on a sous les yeux, on a souvent tendance à échafauder des hypothèses sophistiquées. Dans la nouvelle d’Edgar Allan Poe La Lettre volée (1844), des policiers fouillent de fond en comble un appartement à la recherche d’un document compromettant. Or, au lieu d’être dissimulée dans un endroit difficile à trouver, la lettre avait été laissée bien en vue dans un porte-documents sur le bureau. Mais la lettre de l’expression nous dit, elle, autre chose : au lieu de profiter du présent, nous allons au-devant de nous-mêmes, vers un ailleurs plus palpitant que l’évidence de ce qui nous est donné. « On aime mieux la chasse que la prise », relève Blaise Pascal dans ses Pensées (1670). Le divertissement, l’aventure, le plaisir angoissé de la quête nous éloignent de notre présence à nous-mêmes et aux autres. 

S’en faire toute une montagne

On imagine parfois qu’une prise de parole en public, un engagement ou une explication sincère avec un ami vont constituer des événements si pénibles qu’il faut s’y préparer longuement et y arriver après de pesants efforts. On angoisse, on exagère les difficultés, on dramatise inutilement. C’est la crainte d’échouer qui nous gâche l’existence et qui nous paralyse. Le philosophe Alain rappelle dans 81 Chapitres sur l’esprit et la sagesse (1921) que « la peur est plus grande de loin », car on ne voit pas clairement et distinctement le moment désagréable que l’on devra traverser. (c’est aussi l’histoire des bottes de paille que je vous raconterai un jour prochain)

Au contraire, en refusant de se représenter à l’avance les difficultés que l’on aura à vaincre, en avançant avec résolution vers le moment tant redouté, on remplace la peur par la perception de ce qu’on a à affronter.

Se mettre la rate au court-bouillon

Tout droit sortie d’un roman de Frédéric Dard (en 1965) ou des Tontons flingueurs, cette sympathique expression renvoie à la médecine de l’Antiquité. Selon cette tradition, restée vivace en Occident, la rate est l’organe qui produit la bile noire, liquide (on disait humeur) qui fait naître la mélancolie. Face à certaines situations, l’anxiété se manifeste par un malaise presque physique. On souffre en énumérant toutes les possibilités, on est plein d’inquiétudes et on se montre incapable d’être satisfait de ce qu’on a réalisé.

Comment lutter contre cette somatisation ? Peut-être en assumant son état et en puisant dans ses idées noires pour trouver des solutions originales, totalement singulières. Aristote, d’ailleurs, considère dans un bref traité que la mélancolie est souvent l’apanage de l’homme de génie. Cuisiner sa rate, c’est faire montre d’une belle créativité

Se faire des noeuds au cerveau

Cette formule apparaît à une époque où l’on découvre la complexité de notre appareil cérébral – au XXe siècle, donc. Au lieu de s’extasier de sa sophistication, on se complaît à tout compliquer, alors que la situation est on ne peut plus simple. C’est la maladie de ceux qui n’avancent pas mais s’ingénient à créer de nouveaux obstacles, finissant par tellement s’emmêler qu’ils ne peuvent plus rien faire ni penser.

Contre cette complexité structurelle de notre humanité, René Descartes propose de définir une bonne méthode, en envoyant aux oubliettes tout ce qui n’est pas suffisamment évident pour produire des résultats.

Se noyer dans un verre d’eau

Mentionné dès le début du XVIIIe siècle, ce vocable désignait au départ une personne si malchanceuse qu’il lui suffisait un tout petit peu d’eau pour s’y enfoncer. Il suggère aujourd’hui l’état de celui qui se fait dépasser par les événements à la moindre difficulté. Au lieu de négliger les petits écueils, nous fixons notre attention sur eux et nous montrons incapables de continuer notre route avant de les avoir résolus.

Pour éviter l’immersion, considérons, avec Hegel, le penseur de la dialectique, que les moments qui bloquent ou qui font mal sont inévitables. Ils font partie d’un mouvement plus large, au sein d’un cheminement qui va de négation en négation jusqu’au résultat souhaité. 

Se prendre la tête

Très « années 1980 », cette expression signifie tout à la fois compliquer une situation, gamberger au lieu d’agir et s’énerver, voire se disputer avec autrui (« me prends pas la te-tê, hein ! »). On s’irrite soi-même et on exaspère autrui par la même occasion en se figeant dans une attitude paralysante où l’on n’arrive pas à passer à autre chose, où l’on fait mijoter l’inquiétude avec la nervosité. Ce blocage du corps et de l’esprit est typique, explique Spinoza, d’une fermeture de sa capacité de raisonner et de déployer son identité vers le mieux. En se concentrant sur ses soucis au lieu de regarder le monde, on produit des affects négatifs qui nous interdisent de trouver une issue. Pour s’en sortir, il faut se « déprendre la tête » et utiliser son cerveau afin de saisir les tenants et les aboutissants de la situation. 

Le conseil de Spinoza

Ne vous laissez pas déborder par l’irritation, la rancœur, la souffrance. Levez la tête, observez, réfléchissez… et vous trouverez le bon chemin. 


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