Radio Joe Dassin

J’étais il y a peu dans une boutique et il y avait en fond musical des chansons que j’écoutais ado : Aznavour, Joe Dassin, Maxime le Forestier etc. J’interroge la vendeuse sur ce choix musical et elle me répond «  C’est Radio Joe Dassin, une playlist sur Spotify, vous la trouverez facilement  » . Bref, évidemment à peine rentrée, je cherche la playlist et depuis je n’écoute plus que ça en voiture, chez moi : « Hier encore, j’avais vingt ans … », « Ma fille mon enfant je vois venir le temps où tu vas me quitter  » etc.

Et là je tombe dans une manif, pas difficile vous me direz, avec la mesure d’un métronome elles reviennent tous les samedis et à moins d’habiter Trifouillis les Oies, impossible de les rater ET j’entends «  Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaitre ...  » repris en coeur par tout ce petit peuple adolescent.

Mais mon propos n’est pas politique, encore que tout soit politique.

Mon propos est que les jeunes dans les manifs chantent en coeur des chansons d’Aznavour. Je ne parle pas des casseurs, je parle des autres, de ceux qui dans un instinct tout grégaire et frappés par la foudre adolescente des premières manifs et des revendications qui sont les leurs , reprennent en coeur La Bohème.

Mais pourquoi donc ces jeunes qui se veulent rebelles et entendent bien le montrer s’entichent ils de chansons de « vieux » ?

En quête d’une réponse, je me suis replongée dans les classiques de l’après-guerre. À l’époque, l’évocation nostalgique d’une fraîcheur perdue est un genre consacré. « J’aimerai toujours le temps des cerises / Et le souvenir que je garde au cœur », chante Yves Montand. « Avec le temps va, tout s’en va », gémit Léo Ferré. « Ils semblent loin mes 17 ans », regrette Claude François, tandis que Dalida constate, amère, qu’elle n’a plus 18 ans.

En fredonnant ces vieux titres, j’ai été saisie d’étonnement. Qui, aujourd’hui, porte un tel regard sur l’adolescence ? Les airs d’Aznavour qui tournent sur TikTok ont un point commun : ils chantent la fougue de la jeunesse, mais du point de vue d’une autre génération, celle de parents qui se voient vieillir… et l’ASSUMENT. 

C’est toute la différence avec la pop culture contemporaine. « Forever young, I wanna be forever young », À la nostalgie d’un temps révolu succède la quête éperdue d’une jeunesse éternelle. Les idoles de ma génération – Shakira, Beyoncé, Rihanna – se déhanchent comme si elles avaient 20 ans, sur le modèle de l’inoxydable Madonna, toujours reine des clubs à 68 ans. 

Chanter la jeunesse a en effet un coût : celui de s’avouer que l’on ne lui appartient plus.

Dans une société où chacun se vit comme un adulescent – un adulte qui a en théorie dépassé la phase de l’adolescence, mais se vit comme jeune –, tracer une limite entre sa propre génération et les suivantes devient tabou.

N’est-ce pas pourtant l’ultime preuve de maturité ?

Le jeunisme pathologique revient en fait à se défausser de ses responsabilités d’aîné.

Je ne saurais dater avec exactitude l’abandon de la « chanson de vieux », mais pense pouvoir l’attribuer peu ou prou à la génération de mes parents, celle des soixante-huitards. Une génération qui a refusé mordicus de se voir vieillir – et a négligé de préparer l’avenir de celles qui lui succéderaient. Dette, retraites, catastrophe écologique : inutile de détailler le lourd bilan laissé aux plus jeunes. En refusant les réformes nécessaires, la mienne a perpétué son héritage.

Chanter la jeunesse a donc disparu de notre paysage musical et c’est révélateur, il va nous falloir faire un effort car comme le disait ce bon vieux Charles : « On ne peut garder sans cesse sa jeunesse « .

Dans ce sens les lycées et étudiants nous renvoient bien à notre place d’aînés. Le fossé intergénérationnel doit exister au sens du « devoir » pour que chacun occupe la place qui lui revient dans la pyramide générationnelle.


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