Quelques mots d’amour : les mots que l’on attend toute une vie

J’ai vu ce film aujourd’hui  » Quelques mots d’amour » et j’en suis sortie bouleversée. Je ne prétends pas en faire une critique, ce n’est pas mon rôle, celui que je me donne ici, mais seulement chercher à comprendre ce qui m’a tellement émue, emportée et partager avec vous, mes lecteurs, toute cette émotion et les pensées qui s’y rattachent.

Il y a des films qui parlent d’amour sans presque jamais avoir besoin de le nommer ainsi Quelques mots d’amour, le nouveau film de Rudi Rosenberg, est de ceux-là. On pourrait croire qu’il raconte l’histoire d’une adolescente en mal de père. Mais ce serait réduire à son sujet un film qui touche à quelque chose de plus profond : cette obstination à vouloir être aimé de quelqu’un qui ne vous a peut-être jamais aimé, et cette difficulté à renoncer à tout ce qu’on s’est construit pour survivre à l’absence.

L’histoire est située dans les années 90 à Sarcelles.

Abigaëlle n’a jamais été reconnue par son père. Il est parti parce qu’il ne voulait pas d’enfants. Une réalité brutale, que l’enfant ne peut ni comprendre ni accepter. Alors elle invente une autre vérité, ou plutôt elle s’en forge une à laquelle elle s’accroche : son père l’aime en secret. Il pense à elle. Il attend peut-être qu’elle fasse le premier pas.

Comment grandir avec l’idée que l’on n’a pas été désirée ? Comment accepter qu’un homme puisse vous avoir laissée derrière lui sans même se retourner ? L’enfant préfère croire à un amour empêché plutôt qu’à son absence. Elle se ménage ainsi une place dans la vie de cet homme, une place invisible, mais qui lui appartient. Et tant qu’elle y croit, tout n’est pas perdu.

L’adolescence vient compliquer cette fragile construction. Ce qui pouvait demeurer une rêverie d’enfant devient une attente plus douloureuse, plus consciente.

Un film de silences, d’abord.

Il y a ce que l’on raconte, ce que l’on tait, ce que l’on dissimule aux autres et ce que l’on refuse de s’avouer à soi-même. Entre ces différents territoires, le film circule avec délicatesse. Les silences ne sont jamais de simples pauses dans le récit. Ils en sont la matière même.

Quelques mots d’amour est un film de regards. Des regards qui cherchent, qui attendent, qui espèrent encore. Des regards d’enfants qui observent les adultes et tentent de comprendre un monde dont les règles leur échappent. Des regards d’adolescents qui voudraient paraître indifférents alors que tout les atteint.

Hafsia Herzi, dans le rôle de la mère, apporte au film une présence très intense.

La comédienne laisse deviner autant qu’elle exprime. On ne regarde pas seulement une mère confrontée aux questions de sa fille. On regarde une femme, avec sa propre histoire, ses propres limites, qui ne peut pas nécessairement répondre à toutes les attentes de ses enfants.

Car une mère ne peut pas être tout à la fois. Elle peut élever, protéger, consoler. Elle peut tenter de réparer. Mais elle ne peut pas combler à elle seule la place laissée vide par un père et elle ne cherche pas à le faire.

Et c’est peut-être là que réside l’une des difficultés les plus silencieuses de cette histoire : comment aimer ses enfants suffisamment pour qu’ils puissent vivre avec ce qui leur a manqué, sans leur promettre ce que l’on ne peut leur donner ?

Les enfants et les adolescents qui entourent Hafsia Herzi sont, eux aussi, remarquables. Leur jeu possède cette vérité qui ne s’apprend pas tout à fait. Ils ne semblent pas fabriquer leurs émotions pour les besoins du film. Ils les traversent avec une spontanéité, une justesse parfois désarmante.

On sait cette période si particulière de l’adolescence, où l’on veut être grand tout en restant, au fond, l’enfant de quelqu’un. On prétend n’avoir besoin de personne, mais l’on attend un signe. On revendique sa liberté, mais l’on voudrait être retenu. On se montre parfois insolent, parce qu’il est plus facile de provoquer que de demander de l’amour.

Abigaëlle incarne magnifiquement cette contradiction. Ses illusions sont ses refuges.

Il faut parfois grandir assez pour accepter une vérité, et assez de temps pour cesser de lui en préférer une autre.

Rudi Rosenberg aborde cette matière délicate sans enfermer ses personnages dans une explication psychologique. Il leur laisse leurs zones d’ombre, leurs hésitations, leurs chemins de traverse. Le film ne semble pas vouloir distribuer les torts ni désigner les bons et les mauvais sentiments. Il observe plutôt la façon dont les absences se transmettent, dont les enfants inventent des réponses aux questions que les adultes ont laissées sans réponse.

C’est ce qui donne à cette histoire sa portée universelle. Nous ne sommes pas tous des enfants abandonnés par un père. Mais qui n’a jamais attendu un mot qui ne venait pas ? Qui n’a jamais interprété un silence, espéré un signe, imaginé derrière l’indifférence une affection qui n’osait pas se montrer ?

Quelques mots auraient peut-être suffi. Quelques mots d’amour, justement. Mais il arrive que ceux qui auraient dû les prononcer ne l’aient jamais fait.


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