Cassatt et Degas entre élans créatifs et disputes

A l’occasion de la grande exposition au Musée d’Orsay de l’oeuvre de Mary Cassatt, un hommage qu’on attendait depuis plus d’un siècle, je me suis penchée sur le rapport de Degas et Cassatt, sur une amitié de 30 ans faite d’influences réciproques, de complicité artistique sans que Cassatt à aucun moment ne soit l’élève de Degas comme on a pu l’entendre çà et là.

La relation entre Mary Cassatt et Edgard Degas est l’un des duos les plus étranges de l’histoire de l’art. D’un côté, une Américaine farouchement indépendante, pionnière du féminisme ; de l’autre, un génie français réputé pour son humeur grincheuse et ses piques profondément misogynes. Pourtant, loin d’être intimidée par le patriarcat ou par le cynisme de son mentor, Cassatt s’en est amusée toute sa vie, transformant les provocations de Degas en moteurs créatifs.

Degas aimait lancer des piques sur l’incapacité supposée des femmes à comprendre les subtilités de l’art. Un jour, face à une œuvre de Cassatt, il lâcha cette phrase devenue célèbre : « Je n’admettrais jamais qu’une femme puisse peindre comme ça ».

L’épisode le plus révélateur de ce jeu intellectuel survient vers 1886. Degas affirme un jour, avec un dédain tout masculin, que les femmes ne connaissent rien au « style ».

Cassatt ne répond pas par une dispute, mais par un tableau qui fera date : Elle peint La Jeune Fille se coiffant (Girl Arranging Her Hair) et choisit délibérément un sujet ingrat : une jeune fille rousse, aux traits presque gauches, loin des critères de beauté idéalisés. Degas est alors subjugué en voyant la maîtrise technique absolue, la texture et la composition. Pris à son propre piège, il achète la toile (ou l’échange contre l’un de ses propres nus) et la garde dans sa collection personnelle jusqu’à sa mort.

Cette ironie se retrouve au cœur même de leurs œuvres respectives, notamment à travers leurs scènes de l’Opéra de Paris.

Degas peint souvent les femmes comme des objets de spectacle ou de désir, observées par des hommes à l’orchestre ou dans les coulisses.

Dans son célèbre tableau Au théâtre (In the Loge) (en illustration de cet article) Cassatt inverse totalement le rapport de force. Elle y peint une femme vêtue de noir, tenant fermement ses jumelles, activement engagée dans l’observation du spectacle. À l’arrière-plan, un homme la regarde avec ses propres jumelles. Cassatt crée une mise en abyme pleine d’humour : sa protagoniste se moque éperdument d’être regardée, elle est trop occupée à regarder le spectacle (ou la salle)

Pour une féministe radicale qui refusait le mariage et considérait la vie domestique comme un piège pour la carrière d’une femme, le fait que Cassatt se soit spécialisée dans les portraits de mères et d’enfants peut sembler ironique.

Certains critiques y voient une plaisanterie d’initiée : Cassatt utilisait les codes ultra-féminins et l’imagerie maternelle qu’on attendait d’elle pour expérimenter des techniques d’avant-garde (comme les estampes japonaises), prouvant qu’elle pouvait régner sans partage sur un domaine dont elle s’était personnellement émancipée. Dans ses tableaux, les hommes sont totalement absents : les femmes y sont autonomes, dignes et essentielles.

Mary Cassatt n’a jamais cherché à changer le caractère acariâtre de Degas. Elle a préféré s’en amuser, le traiter en égal, et utiliser sa misogynie comme le parfait carburant pour affûter son art et asseoir son propre travail.


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