J’écoutais Greta Thunberg, venue de ses contrées nordiques pour apporter son soutien aux manifestations des lycéens et des étudiants. Mais au nom de quoi intervient-elle ? En tant que figure emblématique de la jeunesse, incarnation des combats d’une génération, presque élevée au rang de mère protectrice de tout un peuple adolescent. Le parallèle avec une autre figure historique, celle du « père des peuples », chacun pourra le faire de lui-même.
Dans ce discours, la jeunesse est présentée comme une génération à laquelle on confisquerait l’avenir, délaissée par la société et contrainte de se soulever contre un système qui l’opprimerait. C’est alors que se déploie toute une rhétorique, largement reprise par l’extrême gauche, dont le ressort essentiel est la victimisation.
Si vous échouez, c’est que le système vous fait obstacle.
Si l’avenir vous inquiète, c’est qu’on vous en prive.
Si vous ne réussissez pas, c’est que la réussite serait réservée à une minorité privilégiée.
Si vous ne passez pas une sélection, c’est que celle-ci serait nécessairement discriminatoire.
Si vous éprouvez une contrainte comme insupportable, c’est qu’elle constituerait une forme d’oppression.
Et si vous rencontrez des difficultés, c’est qu’une injustice en serait forcément la cause.
Nietzsche avait remarquablement analysé ce processus : lorsqu’on ne parvient pas à atteindre certaines valeurs, on peut en venir à contester leur légitimité et à inverser leur signification. C’est précisément le mécanisme du ressentiment.
Plutôt que de chercher comment dépasser les obstacles qui se dressent devant soi, on préfère désigner un coupable auquel imputer ses propres difficultés. Mais lorsque chaque épreuve devient une accusation, lorsque chaque résistance du réel est interprétée comme la preuve d’un dysfonctionnement du système, une contradiction apparaît : cette jeunesse qui revendique sa responsabilité et sa maturité peine, dans le même temps, à assumer pleinement sa propre part de responsabilité.
Elle sait dénoncer les injustices, exprimer son indignation et condamner ce qu’elle juge inacceptable. Pourtant, dénoncer ne signifie pas être capable de décider. S’indigner ne revient pas à assumer les conséquences de ses choix. Et commenter le monde ne signifie pas nécessairement être prêt à l’affronter.
Grandir suppose peut-être d’accepter une réalité plus complexe : toute difficulté n’est pas une injustice, toute limite n’est pas une oppression et tout échec ne révèle pas nécessairement une défaillance collective.
C’est là que se dessine le paradoxe : une jeunesse peut se croire adulte parce qu’elle met le monde en accusation. Mais accéder véritablement à l’âge adulte, c’est aussi apprendre à ne plus tenir le monde pour responsable de tout ce qui nous résiste.
Texte rédigé à la suite d’une interview de la philosophe Julia de Funès.
D. Mallié
