Peut-être le bonheur ne fait-il pas partie de ces choses qui se méritent ou se conquièrent. Peut-être est-il par essence un vagabond, sur lequel la volonté a peu de prise, à l’image des rêves qui traversent notre sommeil. On veut être heureux, globalement on l’est mais cette sensation fugace de l’être n’est que peu présente. Car ce coup de vent du bonheur, celui qui arrive et nous laisse sans voix, juste dans l’être, le ressenti… et bien c’est rare, fugace.
Une plénitude.
Prenons un exemple. Imaginez-vous tout au bout des plateaux de l’Anatolie, près de Hasankale, ancienne citadelle arménienne. Votre bagnole, usée par le voyage, donne ses premiers signes de faiblesse. Vous avez passé la soirée de la veille à réparer l’allumage en compagnie de deux chauffeurs bénévoles. L’eau et le savon, vous ne les avez pas vus depuis quelques jours. Après avoir roulé toute la nuit, épuisé, vous coupez le moteur. Et vous décidez d’attendre le lever du soleil dehors, protégé de la fraîcheur par une grosse veste de feutre, un bonnet de fourrure sur les oreilles. « On regarde les étoiles, les mouvements vagues de la terre qui s’en va vers le Caucase, les yeux phosphorescents des renards… » Le voyage agit sur vous comme une purge, il a fait table rase de vos habitudes et de la cuisine peu ragoûtante de vos soucis. Vous êtes prêt ? Voici le bonheur, bref et léger comme un souffle. « On s’étire, on fait quelques pas, pesant moins d’un kilo et le mot “bonheur” paraît bien maigre pour décrire ce qui vous arrive. »
Cette description d’une minute heureuse, l’une des plus belles qui soit, se trouve au début de L’Usage du monde de Nicolas Bouvier. L’écrivain voyageur y relate son périple au début des années 1950, de la Suisse à l’Afghanistan. Mais voilà comment il conclut son chapitre, la morale de cette histoire en quelque sorte : « Finalement, ce qui constitue l’ossature de l’existence… ce sont quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine encore que celle de l’amour, et que la vie nous distribue avec une parcimonie à la mesure de notre cœur. »
J’ai ressenti quelques fois ce grand bonheur là. Pas seule, il faut dire que je ne vais pas aux frontières de l’impossible géographie, que j’ai une voiture qui roule essentiellement sur les nationales de France et que je ne me mets pas en danger pour profiter par contre coup de ce moment où le danger s’égare.
Pour moi ce grand bonheur là, les quelques fois où je l’ai ressenti c’est contre la peau d’un ou une autre, dans les bras, dans l’immobilité des bras ou du contact.
Quand plus rien ne bouge et que se donne à sentir la chaleur, la douceur, la crispation, la caresse lente de l’être qui est contre moi ou contre qui je suis.
Il me semble que c’est ce qui fait de moi une femme profondément sociable et humaine.
Le bonheur par le contact de la peau.
