Est ce que les gens se racontent quand ils racontent ?

J’entends beaucoup d’histoires de vies. J’ai beaucoup de connaissances, quelques ami(e)s. Chaque fois que quelqu’un me raconte son histoire, en quelques phrases parfois, c’est si vite raconté une vie, on peut sauter allègrement d’un évènement à un autre, les plus marquants : ceux qui ont engagé des bifurcations, des revirements, ceux qui ont conduit ailleurs que là où on pensait aller… chaque fois donc, je m’interroge sur « l’insignifiant » ou pensé comme tel. Ce qui n’est pas raconté dans cette volonté d’aller aux essentiels.

Alors j’attends, longtemps parfois, il faut se rencontrer plusieurs fois et encore. Lui là ou elle qu’a t’elle vécu, pensé, entrevu qu’elle ne sait retenir dans sa volonté de dire son histoire de vie ?

Ce prisme par lequel, il ou elle, voit sa vie serait il autre demain si aujourd’hui n’était pas ce qu’il est. Tout est tellement conditionné par l’état dans lequel nous sommes, la disposition qu’on me prête, la qualité d’écoute, la peur du jugement peut être. La volonté d’apparaitre comme çi ou ça, de se donner à voir sous un angle qu’on pense acceptable, voire séduisant.

Sans avoir de formation psy, je crois savoir assez bien décrypter les non dits, entendre ce qui n’est qu’évoqué, écouter les silences : ceux qui ont quelque chose à dire mais aussi ceux qui ne disent rien car comme des endroits où personne n’est allé.

Il me raconte son mariage et ne parle pas de cette petite phrase prononcée un soir dans la cuisine, celle qui a peut-être fait plus pour la suite de leur histoire que la cérémonie elle-même. Elle me parle de son départ et me raconte la décision, le billet de train, la nouvelle ville, mais pas les trois nuits précédentes pendant lesquelles elle n’a peut-être pas dormi. Elle me parle d’un métier qu’elle a quitté, mais pas de ce qui s’est passé un matin, longtemps avant, et qui lui a donné pour la première fois l’envie de partir.

Nous racontons les événements, rarement ce qui les accompagne.

Nous racontons ce qui s’est passé, beaucoup moins souvent ce que nous avons pensé que cela signifiait.

Et peut-être est-ce parce que nous ne savons pas très bien le raconter. Il faudrait pour cela revenir dans l’instant, retrouver ce que nous étions alors, ce que nous ignorions encore, ce que nous espérions, ce que nous redoutions. Or nous connaissons la suite. Elle est là, encombrante, qui vient colorer tous nos souvenirs. Nous savons qui nous avons quitté, où nous avons fini par habiter, ce que sont devenus nos enfants, si le mariage a tenu ou pas, si cette rencontre était une grande histoire ou seulement une parenthèse.

Alors nous racontons l’histoire depuis sa fin.

Je me demande parfois ce que deviendrait le récit d’une même vie racontée par deux personnes qui l’ont traversée ensemble. Elles ne raconteraient certainement pas la même histoire. Elles n’auraient pas vu les mêmes choses, pas entendu les mêmes silences, pas donné le même poids aux mêmes événements. L’une se souviendrait d’une rupture comme d’un drame, l’autre comme d’une délivrance. L’une ferait d’une rencontre le commencement de tout, l’autre n’en garderait peut-être presque rien.

Alors, laquelle serait la vraie histoire ?

Une vie n’est jamais qu’une multitude de récits possibles.

C’est peut-être cela qui m’intéresse quand j’écoute les gens raconter leur vie : moins l’histoire qu’ils connaissent par cœur que celle qui affleure parfois derrière elle.

Celle qu’ils ne racontent pas encore ou qu’ils ne savent pas raconter voire qu’ils ne savent pas qu’ils racontent.


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