Géographie intérieure

Ta voix tranquille et sûre et la Toscane autour de nous, les collines dans la lumière, les cyprès, la chaleur qui descend doucement sur les pierres, et cette impression que rien ne presse, que nous avons tout le temps du monde et qu’il suffit d’être là pour que la journée soit belle.

Il y a des endroits comme ça, où le bonheur ne fait pas de bruit. Il s’installe dans une lumière, dans une voix, dans une main qui cherche la vôtre, dans une fin d’après-midi dont on ne sait pas encore qu’elle deviendra un souvenir.

Il y a aussi ces quelques minutes après la naissance d’un enfant, lorsque le monde vient de changer sans avoir bougé d’un centimètre, lorsque l’on regarde ce petit visage et que l’on comprend qu’une place vient de s’ouvrir dans sa vie, une place qui ne se refermera plus.

Il y a le jour du mariage de mon fils, les gens autour de nous, les voix qui se mêlent, les verres que l’on lève, les regards que l’on échange, et cette sensation étrange d’être à la fois dans le présent et dans toutes les années qui l’ont précédé, comme si l’enfant que j’ai tenu dans mes bras était encore là quelque part derrière l’homme qui se tient devant moi.

Il y a les endroits où l’on s’est aimés, ceux dont personne ne saurait dire qu’ils furent importants, une chambre, une terrasse, une table, une rue, un lit défait au matin, et qui pour moi gardent encore quelque chose d’une voix, d’un rire, d’un regard posé sur moi.

Il y a la maison de ma mère, et cette façon qu’ont certaines maisons de retenir les êtres qui y ont vécu, de garder leur présence dans les objets les plus ordinaires, dans une lumière sur un mur, dans une chaise qui semble encore attendre quelqu’un.

Et puis il y a tous les lieux que je ne sais pas encore nommer.

Ceux qui ne sont pas encore devenus des souvenirs.

Ceux où je serai heureuse demain.

Une ville au bord de la mer, une fenêtre ouverte sur le bleu, une terrasse où je prendrai mon café, un visage que je ne connais pas encore, une voix qui viendra se mêler à la mienne.

Je crois que c’est ainsi que se dessine une vie : pas avec les grandes dates, ni avec les années qui s’empilent, mais avec quelques endroits où, un jour, quelque chose a été plus fort que le reste.

On les emporte avec soi sans même s’en rendre compte.

Ils ne sont plus vraiment sur une carte.

Ils sont en nous.

Une géographie intérieure.


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