Je me demande parfois si nous ne cherchons pas trop à comprendre les livres d’Amélie Nothomb.
La quatrième de couverture de L’Adolescence du perroquet qui vient de paraitre en cette rentrée littéraire, nous souffle pourtant la piste : « L’amour n’est pas un dû. » Alors nous voilà partis à la recherche d’une métaphore de la relation parents-enfants, du couple, de la filiation, de tout ce que cette histoire pourrait bien vouloir nous dire.
Pour ma part, je n’y ai pas vu tout cela.
J’y ai vu une fable.
Un homme et un oiseau face à face, et cette situation suffisamment incongrue pour que Nothomb puisse s’amuser avec tout ce que nous attendons d’un récit. Alban aime Jo. Jo est un perroquet. Il parle, puis ne parle plus, il s’affirme, résiste, agace, et l’homme lui prête des intentions que nous sommes tentés de lui prêter à notre tour.
Mais peut-être n’y a-t-il rien de plus à chercher.
C’est là que j’ai pensé à La Fontaine. Ses animaux parlent, se querellent, séduisent, trompent, et nous savons bien qu’ils ne sont pas seulement des animaux. Pourtant, chez Nothomb, je n’ai pas eu envie de lui attribuer une morale. Peut-être parce que son plaisir semble justement être de faire cohabiter ce qui ne devrait pas cohabiter : un homme et un perroquet, le langage humain et le psittacisme, l’affection et l’indifférence, le quotidien le plus banal et une situation parfaitement absurde.
Elle raconte tout cela avec une narration très simple, presque sage, et glisse çà et là quelques mots d’un registre plus élevé, comme si le vocabulaire lui-même venait discrètement décaler le récit. C’est une des choses que j’aime chez elle : cette façon de passer du prosaïque au précieux sans prévenir.
Je crois surtout qu’elle a dû beaucoup s’amuser en écrivant ce livre.
Ce qui me fait sourire lorsque je l’entends expliquer à quel point écrire lui coûte. Quatre heures chaque matin, dès potron-minet donc, une discipline qu’elle s’impose depuis des années, trois romans écrits avant de choisir celui qui paraîtra. Un livre par an depuis 1992 : presque un rendez-vous qu’elle aurait pris avec elle-même autant qu’avec ses lecteurs.
Et pourtant, je dois avouer que je préfère parfois écouter Amélie Nothomb plutôt que la lire.
J’aime l’entendre parler de ses oiseaux, de ses habitudes, de l’écriture, de ce qui l’amuse ou l’agace. J’aime surtout qu’elle ne semble pas chercher à lisser ce qu’elle est. Elle peut être extravagante, érudite, drôle, parfois déconcertante, mais elle reste étonnamment directe.
Peut-être est-ce cela que j’aime chez elle : cette manière de ne pas avoir de filtre.
Alors, quelle morale à cette fable ?
Je n’en sais rien.
Et cela me va très bien.
Il y a peut-être simplement, dans ce face-à-face entre un homme et un oiseau, le plaisir d’une écrivaine qui aime les oiseaux, qui aime les mots et qui aime suffisamment la littérature pour savoir qu’un perroquet n’a pas toujours besoin de nous expliquer ce qu’il veut dire.
Il suffit de le laisser parler. Amélie Nothomb a cette liberté de ne rien faire d’autre, et de le faire avec panache.
