Une autre page

Cet été, pour moi, a une drôle de couleur.

Pas celle de Camus dans Noces, cette lumière blanche et presque insolente de la Méditerranée, où le soleil, la mer et les pierres semblent suffire à rendre la vie désirable. Le mien a eu des couleurs moins franches, le blanc des journées auprès de ma mère, celui des chambres où le temps s’étire et où l’on apprend à regarder les choses autrement, et puis le brun des fumées au-dessus des incendies qui ont parfois remplacé l’horizon.

Il y a eu tout cela, et pourtant je ne garderai pas de cet été une impression de tristesse. Peut-être parce que, au milieu de ces journées un peu particulières une part de moi s’est remise doucement en mouvement.

Pendant quelque temps, j’avais même perdu une chose qui m’était pourtant familière : la capacité de me concentrer sur un livre. Je lisais quelques pages et mes pensées s’échappaient, je revenais en arrière, je reposais le livre, incapable de me laisser vraiment emporter. Je pensais que cela reviendrait, sans savoir quand. Et puis, cet été, presque sans prévenir, c’est revenu. J’ai retrouvé le plaisir de rester longtemps dans une histoire, de laisser les personnages prendre leur place dans ma tête, de fermer un livre en découvrant que l’heure avait passé sans que je m’en aperçoive. J’ai redécouvert le plaisir d’écouter de la musique, d’aller à des concerts. Tout cela était devenu trop loin de moi.

J’ai continué à écrire aussi, et voilà que Seras-tu là ? sortira en octobre. Il y a quelque chose d’assez étrange à penser qu’un texte qui est resté si longtemps dans l’intimité de mon bureau, un texte que je me promettais de faire paraitre en juin et puis voilà les choses sont allées autrement, va bientôt rencontrer des lecteurs. Je ne sais pas ce qu’il adviendra de ce livre, et je crois que je préfère ne pas trop y penser. Pour l’instant, je suis simplement heureuse de le laisser partir.

Cet été m’a aussi conduite à prendre quelques décisions. Certaines étaient là depuis longtemps, presque évidentes, mais il fallait accepter de les prendre. J’ai compris que l’on pouvait avoir peur et avancer quand même, que la peur n’est pas forcément un avertissement et qu’elle peut parfois simplement accompagner ce qui change.

Je crois aussi que je me lasse de certaines recherches. Chercher ce qui manque, chercher des réponses, chercher parfois quelqu’un pour remplir un espace qui n’a peut-être pas besoin de l’être. Je n’ai plus tellement envie de courir après. Ce n’est pas un renoncement, plutôt une fatigue de la quête, et peut-être aussi l’envie de regarder un peu mieux ce qui est déjà là.

Mes enfants vont bien, ma mère est là, ma petite-fille grandit, mon livre va sortir et j’ai retrouvé le goût de lire. J’ai encore des projets, des désirs et cette curiosité que je pensais parfois avoir perdue pour ce qui peut arriver.

Ce n’est finalement pas si mal.

Peut-être que l’on passe une partie de sa vie à vouloir que les choses soient certaines, à chercher des garanties là où il n’y en a pas, et qu’un jour on comprend que l’incertitude laisse aussi une place que l’on peut remplir soi-même. Une place pour une rencontre, peut-être, mais aussi pour un voyage, un livre, une idée nouvelle ou simplement une journée qui ne ressemble à aucune autre.

Je ne sais pas si cet été m’a rendue plus sage. Il m’a certainement rendue plus attentive à ce qui est là, à ce qui compte vraiment, à ce que je n’ai plus envie de poursuivre et à ce que j’ai encore envie de découvrir.

Octobre approche, mon livre va partir vivre sa vie, et moi je vais continuer la mienne en bord de mer, dans un autre décor et je n’ai pas besoin d’en savoir plus.

Une page se tourne.

Il en reste tellement d’autres. Elles se tourneront poussées doucement par la brise du large


Abonnez-vous

c’est gratuit !