Il y a vingt ans, je suis arrivée à Avignon.
Je ne savais évidemment pas que j’y resterais vingt ans. On ne sait jamais combien de temps une ville va nous garder. On arrive quelque part avec quelques cartons, quelques habitudes, quelques certitudes, et puis la vie s’installe sans demander notre avis.
J’avais choisi Avignon pour sa lumière. Cette lumière du Sud qui me rappelait l’Italie, sa chaleur, ses couleurs, quelque chose de familier qui me donnait l’impression de ne pas être tout à fait loin de là où j’aimais être. Je ne savais pas encore tout ce que cette ville allait contenir de ma vie.
Vingt ans, c’est long. C’est suffisamment long pour avoir plusieurs vies dans la même ville.
Il y a eu la vie de prof, d’abord, avec les rentrées de septembre, les classes, les élèves, les collègues, les réunions, les copies et cette drôle de sensation, chaque année, de recommencer avec des visages nouveaux tout en sachant que rien ne recommencerait jamais exactement de la même manière. Puis un jour, le travail s’est arrêté. Sans doute plus difficilement que je ne l’avais imaginé, parce qu’un métier ne disparaît pas seulement le jour où l’on cesse de l’exercer : il emporte avec lui des habitudes, des rencontres, une place dans le monde.
Et puis il y a eu mes enfants.
Ils ont grandi ici. Il y a eu leurs écoles, leurs copains, leurs devoirs, leurs premières libertés, leurs colères, leurs départs. Je les ai vus devenir des hommes dans cette ville où ils étaient arrivés enfants. Et je crois que c’est peut-être cela, le temps : regarder ceux que l’on aime changer sous nos yeux sans s’apercevoir tout de suite que l’on change avec eux. Je me suis bien occupée de maman, elle reste à une distance raisonnable dans un environnement que j’ai voulu sécurisant pour elle.
Il y a eu les maisons aussi, plusieurs déménagements, plusieurs intérieurs, plusieurs façons d’habiter ma vie. Des cartons que l’on fait et que l’on défait, des objets que l’on emporte parce qu’ils comptent et d’autres que l’on finit par laisser derrière soi parce qu’ils appartenaient à une vie qui n’est plus tout à fait la nôtre. J’ai ce côté nomade en moi.
Loulou est arrivé dans ma vie, après la Covid, comme une évidence, une présence, une découverte aussi. Il n’était pas prévu mais il a vite fait sa place.
Et puis il y a eu les gens.
Beaucoup de gens.
Certains sont passés rapidement. Certains ont compté énormément. Certaines rencontres ont changé quelque chose, parfois pour quelques mois, parfois pour des années. Il y a eu des amitiés que je pensais durables et qui se sont terminées, parfois dans le bruit, parfois dans le silence. Il y en a eu d’autres qui sont arrivées plus tard, quand je ne les attendais plus. Il y a eu des histoires d’amour, des déceptions, des enthousiasmes, des séparations, des personnes que je croyais connaître et que j’ai découvertes autrement.
Vingt ans, c’est aussi cela : une collection de visages, de souvenirs et de vies croisées.
Et maintenant, je pars.
Je quitte Avignon.
Je ne pars pas parce que je n’aime plus cette ville. Je pars parce que ma vie n’est plus celle qui m’y avait amenée. Le travail est terminé, les enfants sont partis, certaines histoires aussi. D’autres sont encore là. Et moi, je suis devenue quelqu’un d’un peu différent.
Alors je choisis Sète. Pour la mer, les canaux, une vie plus proche de la nature.
Peut-être est-ce aussi simple que cela. Après vingt ans passés à regarder la lumière sur les pierres, à sillonner le Luberon, j’ai envie de regarder l’horizon.
Je ne sais pas encore exactement ce que cette nouvelle vie contiendra. Je sais seulement que je n’ai pas envie de chercher à tout prévoir. Il y aura probablement encore des rencontres, certaines resteront, d’autres partiront. Il y aura peut-être de nouvelles amitiés, de nouveaux lieux, de nouvelles habitudes, de nouvelles surprises. Il y aura encore des cartons, sans doute, parce qu’apparemment je n’ai pas encore compris qu’un déménagement est une très mauvaise façon de se débarrasser de ses affaires.
Mais cette fois, je pars autrement.
Je ne recommence pas ma vie. Je la continue.
Avec tout ce que ces vingt années m’ont donné, avec ce qu’elles m’ont appris, avec ceux qui sont restés et ceux qui sont partis.
Et peut-être qu’à ce moment de ma vie, le plus important n’est pas de savoir où je vais arriver.
C’est simplement d’avoir encore envie d’aller quelque part. Et ce « quelque part » après avoir longuement tergiversé c’est Sète, c’est là.
