Il y a des phrases qui ont l’air gentilles et qui, lorsqu’on les regarde d’un peu plus près, le sont beaucoup moins.
J’en ai reçu une récemment, à la suite d’une publication politique sur Facebook. J’avais partagé un texte de La France insoumise qui, je dois le préciser, ne correspondait d’ailleurs pas entièrement à ma propre pensée. Certaines choses m’y avaient intéressée, d’autres beaucoup moins. Mes amis avaient réagi, certains avec davantage d’enthousiasme que moi. Rien de très extraordinaire sur Facebook, donc.
Puis j’ai reçu un message privé.
Je le reproduis ici, parce que je crois qu’il mérite d’être regardé tranquillement :
« Tu es une belle personne et une très belle femme. Et c’est parce que je pense cela de toi que comme pour tes textes qui sont d’une grande exigence que tu ne peux pas te vautrer dans les discours communs et vulgaires. Et tu sais très bien que si ce que tu as diffusé était vrai je serais le premier à me battre contre. »
J’ai relu cette phrase plusieurs fois.
Non pas parce qu’elle était particulièrement compliquée, mais parce que je me demandais où, exactement, se trouvait le compliment.
Il y avait bien « belle personne ».
Et même « très belle femme ».
Je devrais donc être flattée.
Mais curieusement, je ne l’ai pas été.
Parce qu’entre les deux compliments se glissait une injonction : puisque tu es une belle femme et une belle personne, tu dois te comporter comme telle.
Et surtout, tu ne dois pas « te vautrer ».
On ne discute plus avec moi.
On ne me dit pas : je pense que tu te trompes.
On ne me demande pas pourquoi j’ai partagé ce texte.
On ne réfute pas les arguments.
On me dit que je me vautre.
Puis la conversation est allée encore un peu plus loin. Il m’a expliqué que le fascisme, en 1930, avait commencé comme ça.
Voilà donc comment nous étions passés d’un post Facebook que je ne soutenais même pas complètement à 1930 et au fascisme.
J’ai trouvé le raccourci assez vertigineux.
Et surtout, je me suis demandé ce que cela avait à voir avec moi.
Car c’est peut-être là que se trouve le problème : nous ne discutons plus seulement de ce que les gens disent, nous décidons très vite de ce que leurs paroles révèlent d’eux.
Un post devient une opinion, une opinion devient une conviction, une conviction devient une identité.
Et bientôt me voilà presque responsable de la marche de l’Histoire.
Je caricature à peine.
Quelques jours plus tard, il m’a retirée de ses amis Facebook.
La sanction était donc tombée.
Je n’étais plus seulement quelqu’un avec qui il était en désaccord. J’étais devenue quelqu’un dont il ne souhaitait plus voir les publications.
C’est une petite chose, évidemment : un clic.
Un geste minuscule dans l’immense mécanique des réseaux sociaux.
Mais je trouve qu’il dit quelque chose de notre époque : nous avons inventé une manière extrêmement simple de supprimer quelqu’un de notre paysage dès qu’il cesse de nous convenir.
Je ne suis pas contre le désaccord, bien au contraire, j’aime même être contredite. C’est parfois une excellente manière de vérifier que l’on ne raconte pas n’importe quoi. .
Ce qui m’a déplu, c’est la position depuis laquelle on me parlait.
Cette façon de me regarder à la fois comme une femme que l’on trouve belle et comme une élève à qui l’on explique qu’elle vient de faire une faute de conduite.
Et je crois que c’est là que se trouve une petite partie de la violence ordinaire faite aux femmes.
Elle ne prend pas toujours la forme de l’agression, elle peut prendre celle du commentaire, du conseil non sollicité, du jugement, du compliment qui enferme.
Une façon de nous rappeler, pas très subtilement, ce que nous devrions être pour rester dignes de l’estime qu’on nous accorde.
Alors non.
Je suis une femme.
Je peux être belle ou ne pas l’être.
Je peux écrire des textes exigeants et, le lendemain, publier une énormité.
Je peux être intelligente et me tromper.
Je peux défendre une idée que quelqu’un trouve stupide.
Je peux même, à l’occasion, être vulgaire.
Et surtout, je n’ai besoin de la permission de personne pour être tout cela à la fois.
C’est peut-être cela, finalement, la liberté : ne plus chercher à être la belle personne que quelqu’un d’autre voudrait que nous soyons.
Et pouvoir simplement lui répondre :
« Je suis désolée de vous décevoir. Je ne suis pas votre idée de moi. »
