Rentrée faite, se pose à nouveau la question de la réforme de la langue française. Cette fois, mais ce n’est pas la première, ce sont les participes passés qui sont dans le colimateur des réformistes de tous bords.
Mais voyons, voyons …
Depuis quelques années, la réforme de l’orthographe suscite une levée de boucliers chaque fois qu’elle pointe le bout de son nez. C’est là affaire de soubresauts : on en parle et puis on en parle plus, on en reparle etc…
Fédérés autour du hashtag #jesuiscirconflexe, les opposants à la réforme ne se comptent pourtant pas que parmi les élites comme on pourrait le croire forts de nos à priori.
Retour sur une polémique devenue sociologique.
Appliquée dans les manuels scolaires à partir de la rentrée 2016, la réforme qui vise à « simplifier » l’orthographe et à supprimer des « anomalies » de la langue : accents, traits d’union etc ( Au total, 2 400 mots modifiés sur près de 100 000) a créé une contestation si forte que même l’Académie française s’y est ralliée… alors qu’elle avait approuvé la réforme en 1990.
Si l’on peut reconnaître que « ognon » semble plus intuitif que « oignon », pourquoi cette orthographe paraît-elle si scandaleuse ? Pourquoi ce « i », au même titre que l’accent circonflexe ou encore le tréma, déchaînent-ils les passions ?
Il y a un peu plus de quarante ans, Pierre Bourdieu, le sociologue, s’interrogeait déjà sur les querelles liées à l’évolution de la langue française. Pour lui, l’orthographe est un avatar de la distinction sociale : fruit d’un processus d’apprentissage commun, elle constitue le patrimoine symbolique des élites érudites, menacées par une réforme perçue comme dévalorisante. En 1977, à propos de la crise de l’enseignement, il décrit les professeurs en ces termes : « Ils sont prêts à mourir pour le français… ou pour l’orthographe ! » (Questions de sociologie). Or, leur contestation repose sur un motif fallacieux, remarque le sociologue, car ils contestent le changement d’un ordre qu’ils jugent naturel, alors qu’il n’est qu’arbitrairement préétabli : « Pour ceux qui possèdent l’orthographe au point d’en être possédés, le “ph” parfaitement arbitraire de nénuphar est devenu si évidemment indissociable de la fleur qu’ils peuvent invoquer, en toute bonne foi, la nature et le naturel pour dénoncer une intervention de l’État destinée à réduire l’arbitraire d’une orthographe qui est de toute évidence le produit d’une intervention arbitraire de l’État » (Raisons pratique. Sur la théorie de l’action, 1994).
Fanatisme du corps enseignant dont j’étais ?
Que nenni. Aujourd’hui, les élites ne sont plus les seules à être envoûtées par la « tromperie du Nénuphar », Bourdieu a tout faux.
Le rejet est en effet massif : selon un sondage Ifop réalisé pour le site d’information en ligne Atlantico en février dernier, 80 % des Français désapprouvent cette réforme, et ceux qui la contestent le plus fortement sont les moins diplômés. La volonté de défendre l’orthographe semble transcender l’éducation et les classes sociales.
Contrairement à la théorie bourdieusienne, la défense de l’orthographe ne semble donc plus être l’apanage des élites : c’est même plutôt l’inverse. La masse refuse la massification du patrimoine culturel. ( Vous suivez ? )
Comme quoi on peut ramer pour écrire correctement en français mais néanmoins être attaché à ses difficultés.
C’est comme aimer quelqu’un qui nous ferait du mal.
Je comprends de moins en moins le monde, il est temps d’hiverner.
