Il y a quelque chose qui m’étonne dans nos relations aujourd’hui : la facilité avec laquelle les gens peuvent tourner le dos. Pour un désaccord, une maladresse, une phrase qui déplaît, parfois même pour quelque chose dont on ne saura jamais rien. Un jour, quelqu’un est là et le lendemain il ne l’est plus. Il ne répond plus, vous retire de ses contacts, de ses réseaux, de sa vie. Et chacun repart de son côté avec sa propre version de l’histoire.
Quand on connaît la raison, c’est déjà beaucoup. Même une mauvaise raison vaut mieux que le silence : elle permet au moins de comprendre que ce qui s’est passé appartient à la relation ou à l’autre : son histoire, pas nécessairement à notre personne. On peut ne pas être d’accord, reconnaître une incompatibilité, constater que deux façons de voir le monde ne peuvent pas s’accorder. Cela fait partie de la vie.
Ce qui me paraît plus étrange, c’est la quantité d’affect que nous mettons partout.
Nous ne nous contentons plus toujours de ne pas être d’accord : nous nous sentons atteints parfois même trahis. Nous prenons une opinion différente pour une offense personnelle, une distance pour un rejet, un silence pour une condamnation. Comme si chaque relation devait confirmer quelque chose de nous-mêmes.
J’ai longtemps été beaucoup plus sensible à ces choses-là. Le silence de quelqu’un, une distance inattendue, une relation qui se défait pouvaient prendre dans ma tête une place considérable. Je cherchais à comprendre, je me demandais ce que j’avais fait, ce que j’aurais pu dire autrement. Aujourd’hui, cela m’atteint beaucoup moins, en dehors des jugements hâtifs que je ne tolère pas.
Peut-être parce qu’avec l’âge, on apprend à se recentrer sur l’essentiel. On comprend que tout ne mérite pas d’être expliqué, que toutes les ruptures ne demandent pas une réparation et que certaines personnes peuvent simplement sortir de notre vie sans que cela remette en cause ce que nous sommes.
Quelqu’un nous tourne le dos ? C’est désagréable, parfois douloureux. Mais est-ce vraiment si grave ? Nous vivons sur une planète peuplée de milliards d’êtres humains. Parmi eux, certains nous comprendront, d’autres pas. Certains resteront, d’autres passeront. Certains nous aimeront, d’autres nous trouveront insupportables. Il y en aura qui nous décevront et d’autres qui nous surprendront.
Alors pourquoi donner tant de place à celui qui s’en va ?
Charles Pépin parle souvent de la rencontre comme d’une possibilité qui nous ouvre au monde. J’aime cette idée parce qu’elle oblige à regarder au-delà d’une seule personne. Une rencontre compte, bien sûr. Elle peut même compter énormément. Mais elle ne devrait pas devenir le monde entier.
Il y a toujours une conversation à avoir, une amitié à découvrir, une personne que l’on ne connaît pas encore et qui pourra peut-être nous étonner. Il y a cette immense quantité de vie qui continue autour de nous.
Je crois qu’il faut apprendre à ne pas retenir ceux qui s’en vont. Pas par indifférence, encore moins par orgueil, mais parce que nous avons mieux à faire que de rester devant une porte qui vient de se fermer.
On peut être triste. On peut être déçu. On peut même se demander ce que l’on a fait de travers.
Puis, à un moment, il faut relever la tête car à quoi bon ?
