Antoine n’est pas venu chercher Anna
Claire n’a rien dit.
Voilà ce qui s’est passé, ou plutôt ce qui ne s’est pas passé, ce soir-là, à Avignon. Anna est descendue du train avec son grand sac, a attendu quelques minutes sur le quai, puis elle est rentrée chez elle. Antoine, lui, est resté à Maubec. Il avait promis d’être là, sur le quai et il n’y était pas. Il avait écrit à Anna qu’il ne pouvait plus se résoudre à ne pas la voir et, quelques heures plus tard, il n’avait pas trouvé la force de quitter la maison.
Claire aurait pu le retenir, elle ne l’a pas fait.
Elle aurait pu lui dire qu’elle avait lu les lettres, qu’elle savait depuis la veille, qu’elle connaissait maintenant le prénom de cette femme et jusqu’à certaines de ses pensées. Elle aurait pu lui demander de choisir, lui demander où il avait été, depuis combien de temps, lui demander pourquoi il avait fallu qu’une inconnue lui donne soudain le goût d’une vie dont elle-même était devenue, sans le savoir, la spectatrice.
Elle n’a rien demandé.
Il a envoyé encore quelques messages à Anna. Elle n’a jamais répondu alors il n’a plus écrit.
Claire est restée à Maubec encore quelques mois.
Ils ont continué à vivre ensemble, mais quelque chose avait changé de nature. Ce n’était pas une guerre, ni même une séparation annoncée. Ils partageaient toujours les repas, recevaient leurs amis, parlaient des enfants, de la galerie, de la maison et du platane qui perdait ses feuilles à l’automne. Ils faisaient tout ce que font les couples lorsqu’ils ne savent pas encore qu’ils ne sont plus tout à fait un couple.
Puis, au printemps, Claire est partie.
Elle n’a pas pris beaucoup de choses.
Elle a laissé les livres d’Antoine, les meubles qu’ils avaient choisis ensemble, la grande table de la cuisine et même les fauteuils qu’elle aimait tant. Elle a emporté ses vêtements, ses livres à elle, quelques photographies et la lampe italienne qu’ils avaient rapportée d’un voyage où ils étaient encore heureux.
Elle s’est installée dans un appartement en ville, elle a repris des habitudes, découvert qu’elle aimait vivre seule. Cela l’a étonnée.
Elle avait longtemps cru que la solitude était ce qui lui faisait peur et puis elle a compris qu’elle avait surtout eu peur de se retrouver seule dans une vie qui n’était plus la sienne.
Antoine, lui, a gardé Maubec.
La maison lui est rapidement devenue trop grande.
La galerie fonctionne bien. Il travaille beaucoup. Il reçoit des artistes, organise des vernissages, parle aux journalistes, accompagne les visiteurs entre les tableaux. Il a même appris à faire correctement le café, ce qui aurait fait rire Claire.
Il pense encore à Anna.
Pas tous les jours.
Mais suffisamment pour savoir qu’elle n’a pas disparu.
Il ne sait pas où elle est.
Il ne sait pas si elle pense encore à lui.
Il sait seulement qu’il n’a pas tenu la promesse qu’il lui avait faite.
Et parfois, le soir, lorsqu’il ferme la galerie, il se demande si certaines histoires ne sont pas perdues parce qu’elles étaient impossibles, mais simplement parce qu’au moment où il fallait agir, on n’a pas su agir.
Anna, elle, est à Rome.
Elle y est arrivée au printemps.
Elle avait parlé de ce voyage avant même de rencontrer Antoine, comme si sa vie avait été écrite à l’avance dans cette petite liste qu’elle avait faite le soir du réveillon : les expositions, les promenades, les églises, les rues, les places, les cafés où elle pourrait rester longtemps à regarder les gens.
Elle y est depuis plusieurs mois.
Elle parle italien davantage qu’elle ne l’aurait cru.
Elle marche beaucoup.
Elle a repris contact avec une amie d’enfance de sa mère, une vieille femme qui vit près du Campo de’ Fiori et qui connaît toute la ville comme on connaît quelqu’un qu’on a aimé longtemps.
Elle a même commencé à écrire, pas un livre, des nouvelles, des fragments de vies : Des femmes rencontrées dans les musées, dans les trains, dans les cafés. Des hommes qui regardent, des femmes qui attendent, des enfants devenus grands, des couples qui se tiennent encore la main et ceux qui ne se touchent plus.
Elle n’écrit jamais sur Antoine.
Du moins, c’est ce qu’elle croit.
Puis un soir, dans un café, elle ouvre son carnet et écrit :
Il y a des rencontres qui n’ont pas lieu.
Elle s’arrête, relit, sourit et continue.
Un an plus tard
Un an plus tard, Anna est à Paris.
Elle n’y était pas revenue depuis cette journée d’hiver où la ville lui avait semblé appartenir à quelqu’un d’autre, à elle et à cet homme rencontré dans un train, comme si Paris avait été le décor trop grand d’une histoire qui n’avait pas eu le temps de devenir une histoire. Elle avait longtemps pensé qu’elle ne pourrait plus y revenir sans retrouver cette sensation étrange de l’attente, le quai d’une gare, les mots d’Antoine, son absence et puis cette manière qu’elle avait eue de rentrer chez elle sans colère, avec seulement la certitude qu’elle ne voulait plus demander à un homme d’être là.
Elle est venue pour une exposition.
Elle a maintenant cette habitude de voyager pour une raison précise, puis de rester quelques jours de plus, comme si les villes étaient devenues pour elle une manière de prolonger sa propre vie. En rentrant de Rome, Florence quelques jours et puis Lyon au printemps. Elle aime cette façon de partir sans avoir à prévenir personne, de choisir une chambre, une table dans un restaurant, une exposition, un musée, puis de rentrer le soir avec le sentiment que quelque chose a eu lieu, même lorsqu’il ne s’est rien passé.
Elle a changé.
Pas tellement physiquement, pense-t-elle parfois, mais dans cette façon nouvelle qu’elle a de regarder les choses sans chercher immédiatement ce qu’elles pourraient devenir.
L’exposition a lieu dans une galerie près de Palais Royal.
Elle entre.
Il y a peu de monde encore. Des conversations à voix basse, des verres posés sur une table, le bruit d’une porte que l’on ouvre et referme, des œuvres accrochées sur des murs blancs. Anna avance lentement, s’arrête devant un tableau, recule de quelques pas pour le regarder autrement.
Elle aime cela, cette possibilité de se tenir comme happée.
Elle ne pense pas à Antoine.
Du moins, pas encore.
Elle entend une voix derrière elle.
— Vous avez une manière de vous tenir trop près des tableaux.
Elle ne se retourne pas tout de suite.
Il y a des voix qui appartiennent à un lieu précis de la mémoire, comme certaines odeurs ou certaines chansons que l’on n’a pas entendues depuis longtemps et qui savent pourtant exactement où vous retrouver.
Elle se retourne.
Antoine est là.
Pendant quelques secondes, ils se regardent sans parler.
Il a changé.
Elle le voit immédiatement. Il a le visage un peu plus marqué, les cheveux plus gris, quelque chose de plus calme dans la manière dont il se tient. Elle pense qu’il a vieilli, puis se reprend : ce n’est pas exactement cela. Il a simplement cessé d’être l’homme qu’elle avait rencontré dans le train, celui qui semblait emporté par une évidence et qui avait cru, pendant quelques jours, que le désir suffisait à donner une direction à une vie.
Elle sourit.
— Et vous, vous êtes toujours en retard.
Il rit.
Ce rire-là, elle ne l’avait pas oublié.
Ils restent face à face, un peu embarrassés, mais pas autant qu’elle l’aurait imaginé.
— Vous êtes venue pour l’exposition ?
— Oui.
— Moi aussi.
Elle le regarde.
— Vous travaillez toujours dans l’art ?
— Oui. La galerie existe toujours.
Il ne dit pas : Claire est partie.
Elle ne demande pas : Et Claire ?
Pas encore.
Ils parlent du tableau devant lequel ils se trouvent, puis d’un autre. Ils font comme si la conversation pouvait commencer ailleurs, comme si le temps écoulé leur avait donné le droit de ne pas commencer immédiatement par ce qui avait compté.
Puis Antoine demande :
— Vous vivez toujours à Avignon ?
— Non.
Il la regarde avec une légère surprise.
— Vous avez déménagé ?
— Un peu.
Elle sourit.
— Je crois que j’ai passé l’année à déménager sans vraiment bouger. J’étais à Rome.
Il ne comprend pas tout à fait, mais il aime cette réponse.
Elle lui parle de Rome, de ses filles, de ses voyages, de ce qu’elle écrit maintenant parfois dans un carnet. Elle ne lui dit pas qu’elle a écrit plusieurs fois sur lui sans jamais écrire son nom. Elle ne lui dit pas qu’elle a gardé le petit morceau de papier sur lequel il avait inscrit son numéro, rangé dans un livre qu’elle n’ouvre presque jamais.
Il lui parle de la galerie, de quelques artistes, de la difficulté de travailler seul.
Alors elle comprend.
— Vous êtes seul ?
Il la regarde.
— Oui.
Elle attend.
— Claire est partie au printemps.
Anna baisse les yeux.
Elle ne ressent ni joie ni soulagement. Peut-être même une forme de tristesse pour cette femme qu’elle n’a jamais rencontrée.
— Elle va bien ?
Antoine acquiesce.
— Oui. Elle va bien.
Et cette réponse, curieusement, lui plaît.
Il ne parle pas d’elle avec rancœur, il ne cherche pas à faire de Claire une femme qui aurait été incapable de comprendre, ni à transformer leur séparation en justification de ce qui s’était passé entre eux.
Anna regarde de nouveau le tableau.
— Je suis contente.
Antoine sourit.
— De savoir qu’elle va bien ?
— Oui.
Ils sortent de la galerie.
Paris est froid, mais le ciel est clair. Ils marchent quelques mètres sans savoir quoi faire ensuite, exactement comme l’année précédente, exactement comme le jour où ils s’étaient retrouvés dans le Marais après leur rencontre dans le train.
Cette fois pourtant, ils ne cherchent pas à éviter la conversation.
Ils marchent simplement.
Antoine lui demande si elle veut boire quelque chose.
Elle accepte.
Ils trouvent une petite terrasse chauffée, s’installent l’un en face de l’autre et commandent deux cafés.
Il y a entre eux tout ce qui n’a pas été dit.
Il y a aussi tout ce qui a eu lieu pendant cette année, loin de l’autre, et qu’ils ne connaissent pas.
— Pourquoi n’êtes-vous pas venu ? demande finalement Anna.
Antoine ne cherche pas à répondre trop vite.
— Parce que je ne savais pas comment venir vers vous sans partir de quelqu’un d’autre.
Elle le regarde longtemps.
— Vous auriez pu venir quand même.
— Oui.
— Mais vous ne l’avez pas fait.
— Non.
Elle acquiesce.
Elle n’a pas besoin de davantage.
C’est peut-être cela, le plus étonnant : elle avait imaginé mille fois cette conversation, elle avait pensé à la colère, aux reproches, aux explications. Et maintenant qu’elle est assise devant lui, elle ne ressent presque plus le besoin de comprendre.
Ce qui devait être compris l’a été pendant l’année qui vient de passer.
Ils sortent du café.
La nuit est tombée.
Ils marchent encore, sans direction précise, traversent une rue, puis une autre. Anna lui raconte quelque chose qu’elle a vu à Rome, il lui parle d’un artiste qu’il vient de découvrir, ils rient parfois. Ils ont l’air d’un couple, peut-être, mais ils ne le sont pas. Ils sont deux personnes qui se connaissent déjà et qui pourtant recommencent à se découvrir.
À un carrefour, Antoine s’arrête.
— Je vous raccompagne ?
Anna le regarde.
Elle pense au train, à cette première nuit, au quai d’Avignon, à l’année passée, à Claire, à la maison de Maubec, à tout ce qu’ils auraient pu devenir et à tout ce qu’ils ne seront peut-être jamais.
Puis elle sourit.
— Vous pouvez.
Ils reprennent leur marche.
Cette fois, aucun des deux ne parle de demain.
Ils savent seulement qu’ils se reverront.
Ils marchent longtemps dans les rues de Paris, sans trop bien savoir où aller. Et cette fois, contrairement à l’année précédente, ils ne cherchent pas à donner un nom à ce qui les conduit l’un vers l’autre.
La ville est immense autour d’eux.
Ils avancent côte à côte.
Ils ne savent toujours pas où ils vont, mais aucun des deux ne cherche désormais à le savoir.
