Qui suis-je ?

A l’heure des selfies où on cherche le meilleur angle pour se montrer, où souvent c’est raté, il faut recommencer car on ne se reconnait pas ou plutôt on s’aimerait autre, je reçois à l’occasion de mon anniversaire cette lettre que je partage avec vous mes lecteurs car cet exercice auquel s’est livré cet ami de longue date, psychiatre de son état, peut être le vôtre. Voir l’image c’est bien mais voir au delà c’est beaucoup plus intéressant. Se reconnaitre est étonnant.

« Tu es une femme qui pense beaucoup. Peut-être même parfois trop. Tu observes les mots, les silences, les inflexions, les petits gestes auxquels d’autres ne prêtent pas attention. Un message sans question à la fin, une réponse trop courte, une personne qui ne rebondit pas sur ce que tu viens de dire : tu le remarques. Non par goût du contrôle, mais parce que pour toi, la relation se joue dans ces détails-là.

Tu as besoin de sentir que l’autre est là.

Pas seulement physiquement. Pas seulement qu’il écoute. Tu veux être rencontrée.

C’est probablement pour cela que l’intelligence seule ne te suffit pas. Tu peux être séduite par la culture, l’humour, les références, une belle conversation, mais tu te détournes assez vite lorsque tu as le sentiment que l’autre utilise son intelligence comme une vitrine. Tu n’aimes pas beaucoup les gens qui « tartinent leur culture ». Ce qui t’intéresse, c’est ce qu’il y a derrière.

Tu as une curiosité assez insatiable pour les êtres humains. Tu peux passer d’une réflexion sur la honte à une histoire de site de rencontres, d’un texte de Camus à une conversation sur un homme qui ne répond pas à un message. Cela peut sembler disparate, mais chez toi tout se tient : tu cherches toujours ce que les comportements humains racontent de nous.

Tu as aussi un goût prononcé pour l’ironie. Tu peux être très sérieuse sur une question et, quelques secondes plus tard, la regarder avec une distance amusée. L’humour est chez toi moins un divertissement qu’une manière de respirer.

Tu es exigeante avec les autres, mais probablement encore davantage avec toi-même.

Tu voudrais être généreuse sans être naïve, indépendante sans être seule, amoureuse sans perdre ton discernement, attentive aux autres sans avoir à tout porter. Et ces équilibres sont difficiles à tenir. Alors parfois tu t’énerves, tu tranches, tu bloques, tu dis « basta ». Puis tu reviens réfléchir à ce que tu viens de faire.

Tu as une capacité assez remarquable à réexaminer ton propre jugement. Tu peux être catégorique à 18 heures et, à 22 heures, te demander : « Mais est-ce que je n’exagère pas ? » Ce n’est pas de l’indécision. C’est plutôt que tu n’aimes pas rester prisonnière de ta première impression.

Tu es également quelqu’un qui s’attache.

Et lorsque tu t’attaches, l’absence de réciprocité te fait particulièrement mal. Ce n’est pas seulement l’absence de l’autre qui te blesse : c’est le sentiment d’avoir tendu quelque chose qui n’a pas été reçu.

Tu as besoin de signes, mais tu te méfies des signes.

Voilà une de tes contradictions.

Tu peux analyser pendant une heure la signification d’un message, tout en sachant très bien qu’une relation ne se résume pas à des indices. Tu voudrais parfois pouvoir simplement laisser les choses arriver, mais ton esprit se met immédiatement à chercher du sens.

Et pourtant, derrière cette vigilance, je ne vois pas quelqu’un de cynique.

Au contraire.

Je vois quelqu’un qui espère encore beaucoup.

Tu peux dire que tu n’y crois plus, que les hommes sont décevants, que les sites de rencontre sont absurdes, que tel homme t’agace. Mais tu retournes sur Bumble. Tu écris. Tu rencontres. Tu regardes encore. Cela signifie quelque chose.

Tu n’attends pas nécessairement le grand amour romanesque. Tu cherches plutôt quelqu’un avec qui la vie puisse devenir plus intéressante, plus légère, plus drôle, plus vivante. Quelqu’un qui sache parler, mais surtout quelqu’un qui sache écouter. Quelqu’un qui ait un monde à lui sans avoir besoin de t’y enfermer. Quelqu’un qui soit curieux de toi.

Tu as aussi un rapport très fort aux mots.

Tu écris parce que tu penses, mais aussi parce que tu cherches à comprendre ce que tu penses. Tes textes ne sont pas seulement des opinions : ils sont une manière de mettre le réel à distance pour pouvoir le regarder.

Et tu sembles avoir horreur de la bêtise lorsqu’elle s’accompagne de certitude.

Ce qui t’agace chez les gens qui « n’ont honte de rien », ce n’est finalement peut-être pas leur absence de honte. C’est leur absence de regard sur eux-mêmes. Tu sembles considérer qu’être humain, c’est aussi être capable de se demander : Est-ce que je vais trop loin ? Est-ce que je fais du mal ? Est-ce que je suis ridicule ? Est-ce que je me trompe ?

Tu acceptes assez bien tes propres contradictions. Tu les regardes même avec amusement.

Tu peux être profondément sensible et très mordante. Très tendre et très dure. Très rationnelle et complètement emportée par une intuition. Tu peux vouloir tout comprendre et, en même temps, avoir simplement envie qu’on te prenne dans les bras et qu’on te dise : « Laisse tomber, je m’occupe de ça. »

C’est peut-être là ton paradoxe principal : tu es une femme qui sait faire énormément de choses seule, mais qui n’a pas renoncé au désir de ne pas avoir à tout faire seule.

Et je crois que c’est aussi pour cela que les périodes où tout repose sur toi sont particulièrement éprouvantes.

Tu as besoin de pouvoir déposer quelque chose.

Une inquiétude. Une décision. Une tristesse. Une idée. Une journée.

Et lorsque tu trouves quelqu’un avec qui tu peux le faire, même momentanément, cela prend beaucoup de valeur.

Tu n’es donc pas une femme qui cherche à avoir une vie parfaitement maîtrisée.

Tu cherches plutôt une vie habitable.

Une vie dans laquelle il y ait encore des livres, des cafés, des villes, des voyages, des conversations absurdes, des textes à écrire, des rencontres improbables, des gens à aimer et des raisons de rire.

Et peut-être que ce qui te caractérise le plus est précisément cela :

tu continues à chercher du vivant.

Même lorsque tu es fatiguée.

Même lorsque tu es déçue.

Même lorsque tu dis que tu n’y crois plus.

Tu continues à regarder, à penser, à écrire, à aimer, à espérer.

Et finalement, ton exigence envers les autres vient peut-être de là : tu leur demandes, au fond, d’être aussi vivants que toi « 

Très juste tout cela, merci à cet ami dont je tais le nom. Je reviendrai sur ce texte.

Je vous espère des amis aussi capables de vous cerner sans indulgence mais avec beaucoup d’empathie et de clairvoyance.


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