Une autre vie que la mienne

Lu ces jours ci le roman de Delphine de Vigan : Je suis Romane Monnier

Ce que nous laissons de nous

Il y a quelque chose d’étrange dans le fait d’entrer dans la vie de quelqu’un par un téléphone.

Non pas par un visage, une voix, une poignée de main. Par un objet.

Dans Je suis Romane Monnier, Thomas se retrouve avec le téléphone d’une inconnue. Elle le lui a laissé volontairement, avec le code. Puis elle disparaît. Alors il regarde. Les messages, les photos, les notes, les enregistrements, les traces minuscules et parfois dérisoires de ce qui fut sa vie. Peu à peu, Romane existe pour lui à travers ce que son téléphone donne à voir, entendre d’elle.

Et c’est peut-être cela qui me trouble le plus dans le roman de Delphine de Vigan : nous avons inventé un objet qui sait presque tout de nous, et nous avons fini par lui confier notre mémoire.

Il y a dans un téléphone une étrange accumulation de vie. Une photographie prise sans importance, un message auquel on n’a jamais répondu, une adresse, une chanson écoutée cent fois, une note écrite à trois heures du matin, une conversation effacée mais dont il reste parfois une trace ailleurs. Des échanges stériles, des mots d’amours avortées.

Nous croyons que nous possédons notre téléphone.

Mais il contient aussi une partie de nous, c’est donc lui qui nous possède quelque part. Disparaitre c’est donc se libérer de l’objet, l’OB-JE.

Thomas entre dans la vie de Romane par effraction, mais une effraction singulière puisqu’elle semble avoir été autorisée. C’est ce qui rend la chose si troublante : avait-elle vraiment voulu qu’il regarde ? Lui avait-elle confié son intimité ou seulement les traces de celle-ci ? Et peut-on connaître quelqu’un à partir de ses traces ? Et si il s’agit bien de traces, pourquoi vouloir les confier à un inconnu, témoin d’une vie et étranger à celle ci ?

La question dépasse largement le roman. Le choix d’avoir un narrateur extérieur au récit renforce à mon sens l’ambiguïté des histoires qui se tissent là, évite le pathos.

Nous vivons désormais entourés de traces. Nous photographions ce que nous mangeons, les endroits où nous allons, ceux que nous aimons, parfois même ceux que nous ne voulons plus aimer. Nous écrivons nos colères, nos désirs, nos ruptures. Nous laissons derrière nous une sorte de double numérique, souvent plus bavard que nous ne le sommes dans la vie.

Et pourtant, ce double n’est pas nous.

Une vie n’est pas la somme de ses messages.

Une photographie ne dit pas ce qui s’est passé juste avant qu’elle soit prise. Un message ne contient pas le silence qui l’a précédé. Une conversation ne dit pas toujours ce que l’on n’a pas osé écrire. Et aucune archive ne conserve exactement la façon dont quelqu’un nous regardait.

C’est peut-être là que le parcours de Thomas et celui de Romane finissent par se rejoindre. En cherchant Romane dans son téléphone, Thomas rencontre aussi sa propre histoire. Les traces de l’une réveillent les souvenirs de l’autre ; la vie d’une inconnue devient un miroir, un révélateur.

Il y a quelque chose de profondément humain dans cette confusion.


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