Tu n’as pas honte ?

Il fut un temps — du moins aime-t-on à le croire — où la honte avait encore une petite fonction sociale. Après une parole malheureuse, une indélicatesse, un geste déplacé, elle faisait monter aux joues cette couleur charmante qui signifiait : j’ai peut-être dépassé les bornes.

La honte était une petite voix intérieure.

Cette petite voix semble trépassée.

Je ne parle évidemment pas de cette vieille honte morale et culpabilisante dont nous avons heureusement appris à nous débarrasser. Je parle d’une honte beaucoup plus légère : celle qui naît de la conscience que l’autre existe.

Elle empêchait de tout dire, de tout demander, de tout imposer.

Aujourd’hui, on ne répond pas à un message parce qu’on n’en a pas envie. On laisse une question sans réponse plutôt que d’assumer l’inconfort d’un refus. On annule, on disparaît, on parle sans écouter, avec cette idée assez contemporaine que ce que l’autre ressent à la suite de nos actes LUI appartient.

Les sites de rencontre en offrent une caricature presque parfaite.

On échange. On se raconte. On découvre des goûts communs. On écrit parfois :

J’ai très envie de vous connaître.

Le lendemain : bloqué.

Autrefois, il fallait au moins inventer une excuse.

Je ne suis pas prêt.

Je sors d’une histoire compliquée.

C’était parfois faux, mais cela demandait un petit effort littéraire ou au moins d’imagination.

Aujourd’hui l’être humain (ou peut être plus si humain que ça) est éliminé d’un coup de pouce.

Mais au fond, les sites de rencontre ne font qu’amplifier quelque chose que l’on retrouve dans nos relations quotidiennes.

Nous avons beaucoup appris à défendre nos besoins, nos limites, notre liberté, notre droit à ne pas nous justifier. C’était sans doute nécessaire.

Mais à force de répéter que nous ne devons rien à personne, une question demeure :

Ne devons-nous vraiment rien aux autres ? Avons nous oublié que l’ homme est un animal sociable comme le disait Rousseau ?

Pas même une réponse ? Un refus ? Quelques mots ? Une explication soyons fous ?

Peut-être avons-nous confondu se libérer du regard des autres et cesser de les regarder.

Car la honte avait aussi cette vertu : pendant quelques secondes, elle nous obligeait à nous voir avec les yeux de celui que nous avions blessé, négligé ou simplement oublié.

Curieusement, la honte existe pourtant toujours.

Seulement, elle a changé de propriétaire.

Celui qui disparaît dort très bien.

C’est celui qu’on a laissé sans réponse qui se demande ce qu’il a fait de travers.

Je ne réclame pas le retour des bonnes mœurs et des joues rouges. Simplement une quantité infinitésimale de honte. Une dose homéopathique.

Juste assez pour qu’une petite voix nous demande parfois :

Et si tu, toi là qui lis, te mettais une minute à la place de l’autre ?

Mais peut-être que cela ne s’appelle même plus la honte.

Cela s’appelle la considération.


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