J’étais en Bretagne quand ma mère est tombée : bras cassé, jambe inopérante sans réelle cause physiologique identifiée, je la retrouve à l’hôpital, blottie dans un fauteuil, le regard ailleurs.
Les troubles cognitifs : ce récit ininterrompu qu’elle se fait à elle même à voix haute avec quelques retombées où nous pouvons entamer un bout de conversation. Je pense à Ricoeur et l’identité narrative.
Dans ces histoires sombres où passé et présent se mélangent, où les morts ressurgissent pour s’animer, où elle leur parle, elle re-tisse le récit de son existence, s’extirpe bien malgré elle de cette condition de malade pour devenir ce sujet qui se définit par l’histoire racontée, les histoires racontées.
Tristes histoires de violences, de malheurs. Tout ce qui revient dans cette trame continuelle ce sont des querelles, des disparitions, des interrogations, beaucoup d’interrogations. Traversés de trous noirs ces récits empruntent à des images, sont d’abord images autour desquelles elle brode une histoire, l’invente.
On ne peut pas dire qu’il n’y ait pas de sens, il y a une forme : un début, une fin et entre des scénettes rocambolesques, très vivantes au fond où les gens se parlent à voix basse, se disent du mal les uns des autres, se disputent et … disparaissent.
J’entre dans ses délires, j’interroge. Que faire d’autre ? Lui dire que tout cela est le fruit d’un cerveau fatigué d’angoisses, de la vieillesse ? Cela ne sert à rien. Elle n’est plus vraiment là ma mère, ma maman d’autrefois. Des absences, des zones grises et puis le récit repart sur un ton monocorde dans une volonté de me persuader de ce qu’elle voit ou a vu.
Elle me demande mon avis sur ces « films » dont elle est l’un des personnages, qu’elle raconte sans bien savoir que sera la suite, au fil de l’eau. Je la conforte, je ne cherche plus à la ramener dans une réalité qui est trop difficile pour elle. Nous voyageons ensemble dans cette mémoire qui reconstitue sa vie par secousses dans un imaginaire qui n’a aucune limite.
C’est infiniment triste mais que faire d’autre ? La gériatre, habituée à ces délires de personnes âgées en sourit. Merci à elle de montrer tant de recul et de bienveillance, c’est une aide si précieuse.
Maman tu es partie pour des voyages dont toi seule connais les méandres sans pouvoir les anticiper, ton esprit vagabonde si au moins c’était dans des éclats de rire mais non, tout ce qui se raconte là est triste et dans des questions multiples qui n’en finissent pas de sonder les rapports des uns aux autres.
Même pas le repos.
