Que se taisent les pierres

Je reviens de Carnac. Cela fait plusieurs fois que je visite ce lieu mais c’est la première fois que j’y séjourne aussi longtemps.

J’ai envie de parler des pierres de granit, de ces menhirs, mégalithes du Néolithique qui restent encore si mystérieuses que nul ne sait au juste quelle était leur signification en dehors d’hypothèses funéraires.

J’ai eu beau inlassablement vagabonder sur des sentiers que plus personne n’emprunte, je n’entendais, cernée de mégalithes, que le vent d’ouest et le chant des pinsons perchés sur les branches.

Les pierres n’ont rien à dire, et ne parlent pas. Loin de la rumeur des hommes, tout n’est que silence. Il faut attendre pour cela que les hordes de touristes déguerpissent, mais alors c’est le silence des pierres qui se murmure.

Le granit qui affleure aussi plus loin au bord des falaises ou dans les terres incultes, tout comme les murettes des champs ou les voûtes des édifices, ne renvoie par lui-même qu’à l’infini silence de la nature.

À qui sait entendre, ce ne sont pas les pierres qui parlent, c’est leur silence qui témoigne : nulle signification qui tienne, aucune destinée personnelle, aucun sens de l’histoire, aucune trace d’un quelconque sens. Elles résistent.

Il me vient dans ces terres de silence cette phrase de Pascal « J’ai découvert que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. » (Pensées)

Abrité entre deux rochers au-dessus des falaises, par ce jour de forte chaleur où les vagues peinent à se mouvoir en écume, entre ciel et mer, je vois le dérisoire de mon existence mais je n’en conçois rien de tristement misérable. Je le mesure et il m’est confortable.

Assumant lucidement ma petitesse devant ces monuments parfois si gigantesques, je jubile. Je jubile à la simple idée de mon existence, capable d’une telle jouissance sans cause et sans condition. Je me souviens alors de Montaigne, qui par avance répond  à Pascal cherchant avidement le secours de Dieu : « C’est une absolue perfection, et comme divine, de savoir jouir loyalement de son être. » (Essais)


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