Pour affirmer qu’une histoire d’amour avortée est un rendez-vous manqué avec quelqu’un, ne faut-il pas d’abord que l’histoire ait commencé, et donc que le rendez-vous n’ait pas été complètement manqué ?
Dans ce cas, ce n’est pas vraiment le rendez-vous qui est manqué, ni la rencontre avec cette personne, mais la suite : nous n’avons pas su en faire quelque chose.
Les vraies rencontres sont des « rencontres continuées », comme celle d’Émilie du Châtelet et de Voltaire qui resteront ensemble dix-sept ans.
Le premier rendez-vous importe donc moins que le talent et l’ingéniosité que nous serons capables de déployer pour le changer en une histoire. C’est seulement alors, lorsque, au cœur de cette histoire, nous serons pris en défaut, lorsque nous échouerons à comprendre l’autre ou à tenir nos promesses, que nous pourrons, je crois, parler d’un rendez-vous manqué
On attribue (probablement à tort) à Paul Éluard cette citation fameuse – « il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous » – qu’Étienne Daho a reprise dans une chanson. Elle comporte un implicite dangereux : certains êtres seraient faits pour se rencontrer, il n’y aurait qu’à s’en remettre à ce destin. Un rendez-vous manqué serait alors un rendez-vous manqué avec son destin.
C’est là minorer l’importance de l’histoire elle-même, de ce qui va arriver après la rencontre et qui dépend de notre talent, de notre désir, de notre volonté, de notre imagination. Il me semble que le véritable rendez-vous manqué ne l’est pas avec un hypothétique destin mais avec la vie elle-même et la créativité existentielle qu’elle nous demande.
Rencontrer quelqu’un, que cette rencontre soit amoureuse ou amicale, ce n’est pas être une monade rencontrant une autre monade qui lui serait destinée, mais rencontrer quelqu’un avec qui inventer une histoire, chacun osant cette aventure au cœur de laquelle il va changer jusqu’à en être troublé.
Un rendez-vous manqué est alors un rendez-vous manqué avec tous ces possibles en soi, avec le mouvement même de la vie en ce qu’il dérange nos habitudes, nos certitudes également, et nous emmène joyeusement on ne sait où.
C’est lorsque notre peur de l’inconnu est plus forte que notre curiosité que nous risquons de rater notre rendez-vous avec la vie.
Je vous engage à écouter la chanson de Goldman dont je vous transcris les paroles ci-dessous :
A Tous mes loupés, mes ratés, mes vrais soleils
Tous les chemins qui me sont passés à côté
À tous mes bateaux manqués, mes mauvais sommeils
À tous ceux que je n’ai pas été
Aux malentendus, aux mensonges, à nos silences
À tous ces moments que j’avais cru partager
Aux phrases qu’on dit trop vite et sans qu’on les pense
À celles que je n’ai pas osées
Oh, à nos actes manqués
Aux années perdues à tenter de ressembler
À tous les murs que je n’aurais pas su briser
À tout c’que j’ai pas vu tout près, juste à côté
Tout c’que j’aurais mieux fait d’ignorer
Au monde, à ses douleurs qui ne me touchent plus
Aux notes, aux solos que je n’ai pas inventés
Tous ces mots que d’autres ont fait rimer et qui me tuent
Comme autant d’enfants jamais portés
Oh, à nos actes manqués
Aux amours échoués de s’être trop aimé
Visages et dentelles croisés justes frôlés
Aux trahisons que j’ai pas vraiment regrettées
Aux vivants qu’il aurait fallu tuer
À tout ce qui nous arrive enfin, mais trop tard
À tous les masques qu’il aura fallu porter
À nos faiblesses, à nos oublis, nos désespoirs
Aux peurs impossibles à échanger
