On pourrait penser Nietzsche couleur du navet poussé dans la serre des bibliothèques, sous l’éclairage des ampoules. Pas du tout. Sa vie itinérante sur les hauteurs des Alpes suisses, les rives de la Méditerranée où il marchait plusieurs heures par jour lui donnait ce teint bruni que n’arborait guère en ce temps là que le paysan.
Superficiel, le bronzage ? Nietzsche se méfiait du pathos de la profondeur et de l’esprit allemand égaré par la brume et les nourritures pesantes. À Ruta di Camogli, merveilleux village ligure qui surplombe les eaux de la mer à l’infini, Nietzsche a rédigé une préface au Gai Savoir dans laquelle il plaide la cause de l’épiderme : « Ah ! ces Grecs ! ils savaient vivre ! Pour cela, il faut, bravement, s’en tenir à la surface, au pli, à l’épiderme, adorer l’apparence, croire aux formes, aux sons, aux mots, à tout l’Olympe de l’apparence ! Ces Grecs étaient superficiels – par profondeur… » C’était en 1882. ( « superficiels par profondeur » : un joli oxymore)
Bras croisés dans un jardin de bananes
En 1883, le 6 mai, Arthur Rimbaud envoie aux siens une lettre de Harar, en Abyssinie. Il s’y trouve mieux qu’à Aden, où la chaleur blanche lui fait perdre le goût de vivre. Dans l’enveloppe, il glisse trois portraits de lui : « Ces photographies me représentent, l’une, debout sur une terrasse de la maison, l’autre, debout dans un jardin de café ; une autre, les bras croisés dans un jardin de bananes. Tout cela est devenu blanc, à cause des mauvaises eaux qui me servent à laver […]. Ceci est seulement pour vous rappeler ma figure. »
Justement, cette figure. L’adolescent immortalisé par Nadar a disparu. Le poète a perdu ses traits de révolte juvénile. Il est mince. Sec comme un clou, dirait-on. Il porte un pantalon et une veste de drap blanc. Il croise les bras. On le devine tout angles, nerfs, muscles. Il a les cheveux courts, la lèvre ourlée d’une fine moustache. Il ressemble à un bagarreur, un aventurier, un marin – un Occidental en rupture de ban, qui a connu la vie dure, voilà ce qu’il est devenu. On ne la lui raconte plus. Effacées, la mollesse de la table des Vilains Bonshommes, la suavité de l’absinthe. Mais il y a un autre aspect frappant, dans le si beau cliché du jardin de bananes : Rimbaud est manifestement très bronzé !
Nietzsche, Rimbaud : ceux qui ont voulu fendre en deux les préjugés de l’Europe, qui ont forcé la vie et sont devenus destin, à la fin du XIXe siècle, ont commencé par changer leur couleur de peau.
Ils sont devenus noirs.
Ce sont, en matière de bronzage, nos éclaireurs !
Cuisson délicieuse
Pourquoi leur a-t-il paru si essentiel de bronzer, d’offrir leur corps au rayonnement ? Réponse : pour guérir. L’Europe, en cette fin de XIXe siècle, souffre d’un excès d’intellectualité. La classe bourgeoise s’est libérée des servitudes physiques ; elle n’a pas encore le goût des sports ; elle se démarque de la paysannerie et du prolétariat en ce qu’elle conserve les mains blanches. Pas que les mains. L’habit noir du bourgeois couvre de deuil une peau-linceul. Le corps bourgeois sent la charogne. D’ailleurs, la phtisie, la pneumonie, la tuberculose se diffusent dans cette Europe où l’on respire mal, par l’excès des gaz, des poêles, des fumées d’usine, des vapeurs des locomotives. Le molleton et la peluche pullulent en des logis qui rendraient un Apache asthmatique.
« Migrer vers le Sud, prendre un bain de soleil : c’est d’abord le parcours d’une régénération »
Migrer vers le Sud, prendre un bain de soleil : c’est d’abord le parcours d’une régénération. Influencé par la lecture de Nietzsche, par la manière dont le philosophe a scié les fondements des valeurs chrétiennes, André Gide publie L’Immoraliste en 1902. Son personnage, Michel, recherche cette autre morale qui le guérira de la morale dominante, l’attitude qui permettra enfin à son âme de coïncider avec son corps et ses désirs. Pour conquérir ce nouvel état, il doit se déshabiller. Quand on est nu, on ne peut plus se mentir à soi-même : on se tient ou bien droit ou bien courbé ; on est en forme ou pas ; le vêtement ne s’interpose plus entre l’image abstraite que nous nous faisons de nous-mêmes et notre réalité. « La vue des belles peaux hâlées et comme pénétrées de soleil, que montraient, en travaillant aux champs, la veste ouverte, quelques paysans débraillés, m’incitait à me laisser hâler de même. Un matin, m’étant mis à nu, je me regardai ; la vue de mes trop maigres bras, de mes épaules, que les plus grands efforts ne pouvaient rejeter suffisamment en arrière, mais surtout la blancheur ou plutôt la décoloration de ma peau, m’emplit et de honte et de larmes. Je me rhabillai vite. » Quelques minutes plus tard, Michel a trouvé un autre lieu, où il peut reprendre son premier essai à l’abri des regards : « Je me dévêtis lentement. L’air était presque vif, mais le soleil ardent. J’offris tout mon corps à sa flamme […]. Bien qu’à l’abri du vent, je frémissais et palpitais à chaque souffle. Bientôt m’enveloppa une cuisson délicieuse ; tout mon être affluait vers ma peau. »
Michel, qui séjourne quinze jours à Ravello, dans le sud de l’Italie, s’y prescrit une intense cure de soleil. Il découvre comme il est bon de sentir le souffle du monde sur sa peau. Bientôt son « épiderme tonifié » cesse de transpirer et sait se protéger par sa propre chaleur. Le dégoût de soi reflue ; une réconciliation s’amorce ; Michel finit par se trouver « harmonieux, sensuel, presque beau ».
« Harmonieux, sensuels, presque beaux » , ce n’est pas là ce après quoi continuent de courir les corps dénudés de nos plages ?
