Cultiver son jardin ?

Un ami me disait aujourd’hui qu’il n’a jamais eu un aussi beau jardin que cette année tant il a plu. J’aime cette idée d’une nature qui se déploie, j’aime passionnément les plantes et rêve d’un jardin un peu fou, de natures mêlées, d’herbes sauvages, de géométries diverses.

Cela me renvoie à Epicure dont on raconte que son école, « Le Jardin« , s’organisait autour d’un jardin qu’il avait acquis. On dit qu’il incitait d’ailleurs ses disciples à cultiver leur propre jardin. C’est une expression courante, reprise par Voltaire dans son conte philosophique Candide, qui véhicule l’idée de se retrancher du monde, de s’occuper de soi-même et de ne pas s’engager dans le tourbillon extérieur.

Mais il y a une autre façon d’interpréter cette invitation. Il faut se souvenir que le prétendu jardin était plutôt un petit potager, ce qui permettait aux membres de l’école de ne pas être dépendants du monde extérieur pour leur subsistance – Épicure et ses frères étaient très pauvres, ils venaient de l’île de Samos, et non d’Athènes, donc les gens se méfiaient d’eux.

Cultiver son jardin, c’est donc plutôt cultiver quelque chose qui permet de survivre à un monde qui n’apparaît plus si solide, si certain, de résister aux circonstances en se sentant tout de même libres malgré la menace extérieure.

Par ailleurs, la culture d’un jardin est une activité qui a besoin de patience : il faut laisser passer du temps, en prendre soin, ne pas tout vouloir tout de suite, sinon rien ne pousse à l ‘image de la vie : laisser aux choses et aux gens le temps de se faire, s’adapter, s’apprivoiser, renoncer parfois, se contenter de ce qui arrive et accueillir les choses au jour le jour.

Cultiver la terre suppose aussi de mélanger les sujets, de trouver le bon engrais, de mettre la main à la pâte, voire de se salir, de trouver en soi les racines qui vont nous ANCRER ( Dieu que j’aime ce verbe)

Épicure nous rappelle que nous ne décidons pas du rythme du temps, que la temporalité des choses ne dépend pas de nous. Bizarrement, c’est quelque chose dont nous n’avons pas l’habitude. Nous avons été éduqués à être sans cesse pressés, à gérer notre temps de la façon la plus efficace et rentable possible. Du jardin, on peut donc également prendre l’image du rythme de la nature, qu’il faut attendre, respecter, au risque de tout gâcher. La physique atomiste épicurienne fait écho à cette idée : les particules qui tombent dans le vide et peuvent à tout moment entrer en collision – ce que les Latins ont ensuite appelé le clinamen – supposent qu’il faut attendre avant que ne se produise une rencontre qui dépend complètement du hasard.

Il en va d’une façon apaisée de considérer la vie.


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