Entre le cogito « ,je pense donc je suis« , « le connais toi toi même » attribué à tort à Socrate alors que, à la manière d’un slogan, il était inscrit sur le fronton du temple d’Apollon à Delphes, les injonctions à une meilleure connaissance de soi comme gage de l’équilibre fleurissent un peu partout et aussi loin qu’on remonte dans l’évocation des civilisations.
Voyons dans ces formules un strict équivalent des promesses imprimées sur les cartes des marabouts que vous retrouvez collées sur vos pare-brise : – “Je ferai revenir l’être aimé”.
Le peuple grec était plutôt superstitieux, les temples attiraient nombre de pèlerins et de gogos prêts à délier leur bourse pour entendre la parole de l’oracle (je ne vais pas leur jeter la pierre, je viens de débourser 70 euros pour un rendez vous chez une voyante dont je sais à présent qu’elle souffre de calculs vésiculaires)
La promesse de se connaître soi-même était donc avant tout une bonne réclame. On se fait beaucoup d’idées nobles, aujourd’hui, sur la sagesse delphique, alors que la Pythie en transe vous livrait des paroles obscures, payées à prix d’or, censées contenir des informations codées sur votre futur : telle était la fameuse connaissance de soi des Grecs.
Vouloir se connaître soi-même, à mes yeux, est à la fois inutile et inappétissant. C’est en tout cas une recherche fondée sur un malentendu, parce qu’une telle connaissance est par nature impossible, vaine de même que la connaissance des autres.
De là à dire que toute connaissance est relative…
Le philosophe anglais David Hume fut le premier à attirer l’attention sur l’impossibilité d’avoir accès à une authentique connaissance de soi ou, pour le dire autrement, à notre identité personnelle. Nous ne pouvons nous saisir que comme un assemblage de perceptions disparates. Je peux savoir que j’ai chaud ou froid, que je suis en colère ou joyeux, que telle pensée ou telle chansonnette me trotte dans la tête. Il y a une collection de sensations et d’idées qui se promènent en moi. Cela constitue-t-il pour autant une unité, une totalité dont je puisse faire le tour ? Non, rien ne m’assure de la continuité de mon être, si je le comprends comme un sujet psychologique. Je ne peux manipuler que les pièces détachées d’un ensemble qui me restera à jamais inconnu. Un mot de Montaigne anticipe d’ailleurs ces arguments avancés par David Hume dans son Traité de la nature humaine : “Notre fait, ce ne sont que pièces rapportées.” Cette observation me paraît d’un immense bon sens.
Quand j’étais enfant, dans la pharmacie la plus proche de chez moi, il y avait une balance publique. Et, collé dessus, un autocollant publicitaire d’inspiration delphique : “Qui se pèse tous les jours se connaît bien.” Un farceur avait ajouté au feutre, sous cette phrase : “Qui se connaît bien emmerde moins les autres » à laquelle on pourrait ajouter “Qui n’emmerde pas les autres ne va pas très loin dans la vie.”
Encore un argument contre la quête de soi, et de quel poids !
