Elle s’est fait une habitude de cet endroit où on mange sur le pouce à midi.
Petit moment de vacance dans les vacances.
Quelques tables dans le courant d’air des portes coulissantes d’un restaurant d’une petite rue : salade César, salade de fruits, un coca light. Un rituel pour ces trois jours où l’essentiel est ailleurs.
Du temps pour elle : regarder son portable, consulter ses mails, un oeil sur les réseaux sociaux, les vies mises en scène des uns et des autres , les espoirs, les citations, les animaux, les humeurs, le temps, les blessures.
Un homme arrive, elle l’a déjà remarqué : il a les chaussures de ceux qui travaillent sur les chantiers, un peu décalé dans cet univers du paraître, le pantalon baggy, le crâne rasé, un air masculin ( à quoi c’est lié : une imagerie de midinette ? ) .
Les autres jours il était loin d’elle. Aujourd’hui il est tout près. Allons bon.
Il engage la conversation : ce qu’elle fait là, si elle habite Cannes, il ressemble à un acteur américain : Bruce Willis peut être , elle est sage dans sa petite robe, ses nouvelles chaussures, une tenue de vacances.
Pas vraiment un play-boy, lui, mais quelque chose de simple et décidément masculin.
Comme elle n’a parlé à personne depuis le matin, elle est finalement assez heureuse de cette conversation qui s’engage sur tout et rien. Il raconte sa vie, divorcé une fois et puis en couple.
Elle lui demande son âge, douze ans de moins qu’elle, elle se dit. Il ne lui demande pas le sien. Il la regarde manger . Difficile d’avaler de la salade proprement devant un inconnu. Elle en regretterait presque de ne pas être seule, de ne pas pouvoir s’essuyer la bouche comme elle le veut.
La conversation traîne. Le repas est fini. Elle remet son rouge à lèvres consciencieusement . Il la regarde, elle s’excuse. Non, mais faites, je vous ai déjà vu faire ça hier, c’est beau ce geste d’une femme qui se remaquille. Elle sourit.
Elle sort son porte monnaie de son sac et le livre qu’elle a toujours là : La promesse de l’aube de Romain Gary, il lui demande si elle en est au passage où sa mère le gifle. Non, pas encore, ils rient.
Vous me plaisez beaucoup, il dit . Ah bon, mais qu’est ce qui vous plaît chez moi? Votre nuque et l’accent circonflexe sur le « i » de « plaît » .
Vous êtes seule dans la vie, il demande ? Elle répond que c’est trop personnel.
Plus loin elle serre une tasse de café entre ses mains qui tremblent un peu, il lui enlève la tasse et lui prend la main. Il la regarde dans les yeux, il y a longtemps pense-t-elle qu’un homme ne l’a pas regardée ainsi.
Et puis elle doit partir, il y a cette visite au Musée Matisse à Nice.
Il veut son numéro de téléphone, la revoir, faire davantage connaissance. Ils partent, il l’accompagne jusqu’au parking, il veut, elle laisse faire dans cet abandon de volonté qu’on ressent parfois, dans une lassitude de femme seule depuis trop longtemps aussi.
Elle se colle à lui alors et l’embrasse sur la bouche, longuement puis l’éloigne de la paume de la main parce que voilà, c’est tout.
Il écrit son numéro de téléphone portable sur un bout de papier qu’il extrait de sa poche. Elle lit et elle dit : Peut-être. Je ne vous promets rien. J’ai l’intuition que c’est mieux si tout s’arrête comme ça.
Mais elle prend la feuille et le glisse dans son sac à main. De loin, elle le voit. Elle fredonne alors cette chanson de Souchon : je donne un baiser, je donne un baiser volé, à un inconnu que j’ai croisé…
