Eloge de la fadeur

J’aime ce qui est fade, ça m’est venu avec le temps. Non pas une fadeur répulsive mais quelque chose de doux qui n’interroge pas, qui ne fait pas chercher les composantes de ci et ça.

Peut être que ça m’est venu en regardant une vidéo d’Amélie Nothomb qui fait l’éloge d’un bol de riz sur lequel elle casse un oeuf, mélange et se délecte de cette recette qui pourrait paraître insipide mais ne l’est pas, ou plutôt est d’une exquise fadeur.

J’aime avec le temps également, les gens fades qui ne se perdent pas dans des conversations inutiles, des propos délirants, des circonvolutions langagières, des gens qui parlent de tout et rien : du temps, des courses faites, de la routine qui s’est installée, qui se laissent happer par l’insignifiant.

Je trouve là, pour moi, qui brasse beaucoup d’idées en quelques minutes, un repos bienfaisant.

Ainsi vais je faire une retraite. C’est mon projet. Je veux pour moi quelques jours de fadeur, de rien, de répétitions, de silences, d’absence d’émerveillement, d’étonnement. Juste être sans la moindre sollicitation.

Il en va là d’une saturation venue peu à peu qui finit par lasser le corps et encombrer l’esprit. Un besoin de recentrage, de déconnexion des autres.

La nourriture fade j’aime. Je ne sais faire que ça d’ailleurs. Ce que je mange n’a aucun goût, j’entends par là ce que je cuisine. Fermant les yeux, je serais, j’en suis certaine incapable de dire de quoi, ce que j’ai dans la bouche peut avoir le goût. Insipide.

Les chinois l’ont compris depuis longtemps. La fadeur a ceci de miraculeux qu’on ne sait pas ce qu’il peut advenir, elle est une sorte de préambule pour autre chose, de totalement inattendu au pire ou se suffit à elle-même au mieux.  C’est dans cette optique que s’inscrit François Jullien dans son Éloge de la fadeur.

Contrairement à l’Occident qui privilégie les grandes figures héroïques et saillantes, les traditions taoïste et confucéenne s’accorderaient pour considérer la fadeur comme une qualité essentielle. Selon une sentence attribuée à Confucius, « le Tao de l’homme de bien est fade mais ne lasse pas ». Sa caractéristique « est de se refuser à la détermination, de demeurer discret, réservé ». C’est un authentique avantage politique puisque seule la fadeur « permet à l’individu de posséder également toutes les aptitudes et de faire preuve, à tout moment, de la faculté requise ». Elle ne sera jamais prise en défaut dans la durée et au gré des circonstances, contrairement aux traits de caractères affirmés, mais limités. Pour Jullien, « sage et stratège refusent l’action spectaculaire et superficielle au profit d’une influence qui s’exerce en profondeur et dans la durée ». 

La véritable efficacité est toujours discrète. Que va t’il laisser en bouche ce bol de riz et son oeuf ? Que va t’il surgir de cette personne dont tout laisse transpirer la fadeur ?

La véritable efficacité est toujours discrète. Il en va de même de la fadeur. On ne peut savoir ce qui va advenir. Tout ou rien. Voire un entre deux.

En matière de cuisine comme en la matière humaine, la fadeur tarde à livrer son goût, en ce sens, elle m’intéresse.


Abonnez-vous

c’est gratuit !