En ce moment je relis des passages d’Aurélien d’Aragon et notamment je me suis longtemps attardée sur celui là (ce n’est pas celui que je cherchais à l’origine mais il va me servir pour introduire cet article, enfin « me servir » est un peu réducteur mais bon ) :
La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. Elle lui déplut, enfin. Il n’aima pas comment elle était habillée. Une étoffe qu’il n’aurait pas choisie. Il avait des idées sur les étoffes. Une étoffe qu’il avait vue sur plusieurs femmes. Cela lui fit mal augurer de celle-ci qui portait un nom de princesse d’Orient sans avoir l’air de se considérer dans l’obligation d’avoir du goût. Ses cheveux étaient ternes ce jour-là, mal tenus. Les cheveux coupés, ça demande des soins constants. Aurélien n’aurait pas pu dire si elle était blonde ou brune. Il l’avait mal regardée. Il lui en demeurait une impression vague, générale, d’ennui et d’irritation. Il se demanda même pourquoi. C’était disproportionné. Plutôt petite, pâle, je crois… Qu’elle se fût appelée Jeanne ou Marie, il n’y aurait pas repensé, après coup. Mais Bérénice. Drôle de superstition. Voilà bien ce qui l’irritait.
J’adore ces minutes confuses où on se guette, où on ne sait pas encore qui est l’autre, où rien ne s’est encore réellement passé, où l’autre nous parait confus, voire nous déplait. Nous n’avons accès qu’à des bribes, des hypothèses. Nous sommes en train de tomber amoureux pourtant mais de quoi ? De mots ? D’un visage ? D’une dissonance ? D’une projection?
Est-ce parce que l’autre touche quelque chose en nous-mêmes ? Est-ce parce qu’à ses côtés on se sent dans un état ignoré jusque là ? Tombons nous amoureux d’une réalité ou d’un idéal ? Qu’est ce qu’un amour qui ne se réalise pas ? Quelle est la situation la plus décevante ? Si à l’image de l’érotisme perceptible dans Aurélien, rien ne se passait ? Ne se réalisait ? Est-ce que l’amour qui se réalise déçoit forcément parce qu’il devient réel, parce qu’au lieu de se guetter, on vide le lave-vaisselle ?

Je fait partie de ces individus qui rêvent de conjugalité, de réalité du lien car si on quitte l’idéal on découvre alors tout ce qui donne à la vie son sens et son sel, on découvre… l’altérité.
Cette terre étrange, confrontante, déstabilisante, qui nous bouleverse, nous malmène, nous irrite parfois, mais qui nous permet aussi d’accéder à la réalité de la vie sans emphase et ainsi à sortir de nous-mêmes.


( Photos J.L G)
