A Yo…
Le lendemain, Hortense se réveilla avant l’aube, avec cette sensation d’être revenue trop vite d’un rêve dont elle n’avait pas retenu les images. La chambre était encore grise, l’air un peu frais. Elle resta immobile, les yeux ouverts, attentive à ce silence propre aux villes du Sud avant le soleil. Elle se rendit compte qu’elle n’avait pas pensé à Paul en se réveillant, que son nom ne s’était pas imposé dans sa tête comme un réflexe. C’était infime, presque imperceptible, mais elle comprit qu’un pas venait d’être franchi sans effort, sans volonté.
Elle sortit dans les rues encore vides. À cette heure-là, les façades jaunes semblaient plus fragiles, comme si elles aussi venaient de s’extirper de quelque chose. Elle traversa la place du Forum. Les chaises encore empilées devant les cafés lui donnèrent l’impression d’un monde qu’on remet en ordre tous les matins, un monde qui supporte les histoires des autres sans jamais en conserver la trace.
Aux Alyscamps, l’alignement des cyprès et des sarcophages l’apaisa aussitôt. Elle avait toujours éprouvé cette étrange sérénité devant les lieux qui rappellent la finitude. Ce n’était pas du morbide, plutôt une mise à l’échelle : ses peines, ses ruptures, ses colères minuscules — tout cela devenait dérisoire. Elle pensa à la veille, à Sophia quittant Paul avec la même brutalité dont lui-même avait fait preuve. La répétition du geste la frappa. Comme si l’histoire était écrite ailleurs, dans une langue qu’ils ne maîtrisaient pas, eux simples acteurs d’un scénario qui les dépassait.
Sur un banc de pierre, elle s’assit. Elle n’avait pas envie d’appeler Isabelle, ni de parler de ce qu’elle avait vu. Depuis un an, elle avait tellement expliqué, justifié, raconté, cherché à comprendre. Elle se rendit compte qu’elle n’avait plus rien à dire sur cette histoire, qu’elle était arrivée à cet endroit où les mots ne servent plus qu’à alourdir ce qui a déjà été vécu. Elle voulait maintenant une vie silencieuse, sans commentaires, sans analyses. Une vie qui avance.
En regardant les ombres des branches sur les dalles, elle comprit que sa douleur avait eu une utilité, qu’elle l’avait déplacée quelque part où elle ne la gênait plus. Ce n’était pas de la sagesse, seulement la simple vérité du temps qui passe et qui finit par aplanir tout. Elle se promit d’être attentive à ce qui viendrait désormais, non pour combler un manque mais pour occuper pleinement sa place dans le monde, sans la rabattre sur un homme ou une relation.
Elle se leva, fit quelques pas, puis se retourna une dernière fois vers l’allée qui s’étirait loin devant elle. Elle eut alors l’intuition très nette, presque physique, que quelque chose en elle commençait. Non pas un nouvel amour, ni un projet, pas même une envie précise. Juste une disponibilité. Une manière de dire oui à ce qu’elle n’avait encore jamais vécu.
En quittant le site, elle se sentit légère, comme après une conversation qu’on repoussait depuis des années et qui, une fois prononcée, délivre de tout.
À la terrasse où elle s’arrêta boire un café, elle sourit en pensant à la remarque de son collègue — « l’amour vous réussit ». Il se trompait. Ce n’était pas l’amour qui la rendait ainsi : c’était sa propre libération, tardive, imparfaite, mais réelle.
Elle sortit un carnet de son sac, celui qu’elle emportait partout et dans lequel elle n’écrivait presque jamais, par crainte de ne pas trouver les mots justes. Cette fois pourtant, les phrases vinrent d’elles-mêmes. Elle nota simplement : Je recommence. Puis referma le carnet, comme on referme un livre dont on connaît enfin la suite.
