Etouffer sous les mots

(temps de lecture : 2mn)

Avant d’entrer dans La maison vide j’ai voulu commencer par me familiariser avec le style de Laurent Mauvignier, j’ai donc commandé et lu Ce que j’appelle oubli. Une soixantaine de pages me semblait digeste.

Je suis une lectrice avertie comme on dit, je lis beaucoup, j’ai une formation de littéraire, j’écris beaucoup, j’aime les phrases à rallonge, j’ai adoré Proust que j’ai lu dans son intégralité, j’adore dans un autre style Christian Oster coutumier également des phrases longues.

Mais là avec Ce que j’appelle oubli, j’ai vécu autre chose, un moment de lecture particulier, en apnée.

Le texte commence par des points de suspension. On est donc d’emblée « in medias res », comme si le récit était commencé avant même le moment de l’écriture, existait quelque part avant, où ? Dans la tête du narrateur et dans le fait divers dont l’auteur se fait écho.

Intention de l’ensemble :

Un homme entre dans un supermarché, saisit une canette de bière et la boit. Quatre vigiles surgissent, l’encerclent et l’emmènent dans la réserve. Là, au milieu des conserves, ils le battent à mort. Pour une canette. Pour rien.

Un texte inspiré d’un fait divers : un homme meurt sous les coups de quatre vigiles pour avoir bu une bière dans un rayon d’un magasin.

Il faut prendre correctement sa respiration avant de commencer la lecture pour ne pas manquer d’air, parce que pendant ça va être compliqué. Ce récit n’a pas de point, juste des virgules et des points d’interrogation pour freiner l’histoire de temps en temps.

Deux points d’interrogation exactement. Proust peut se rhabiller.

La voix du narrateur, une voix que l’auteur lui prête, on pense aux travailleurs de la mer de Victor Hugo et à ce moment de la noyade inévitable du marin, projeté dans l’eau en pleine tempête, à ces mots qui tournent dans son esprit, tout ce qui lui passe là par la tête, pas les plus beaux souvenirs, le regret du bateau qui s’éloigne et merde c’est foutu, ça va se terminer comme ça, ma vie.

Pareil chez Mauvignier, c’est comme ça que ça va se terminer, battu par ces types pour une canette de bière bue à la hâte.

Alors, oui, on étouffe sous les mots de Mauvignier, mais on étouffe comme celui qui est en train de crever là. Même pas un style qui halète comme on le voit chez certains auteurs, non, une respiration continue, saccadée. Tant qu’il respire, le récit peut continuer et puis tout s’arrête.

C’est ça la vie et la mort. On imagine des trucs, on aimerait que ce soit propre et puis non, c’est dégueulasse, des types venus de je ne sais où qui te broient le crane parce que la bière tu ne l’as pas payée, ivres de vengeance, ivres eux. Heureusement, il y a celui qui raconte.

Voilà.


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