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Un jour quelqu’un vous dit : « Tu as l’air fatigué ». C’est possible que nous le soyons effectivement, possible, une éventualité, nous avons tous des jours avec et des jours sans. On ne répond rien en général, on sourit poliment.
L’autre en face croit manifester par là de l’attention » Tu as mauvaise mine », « ça va ? ». Toutes ces phrases en apparence anodines, qui se voudraient tendres, dans l’attention vers l’autre, sont en réalité des miroirs brutaux qu’on nous tendrait sans qu’on l’ait demandé.
D’un coup, on devient un problème visible, une défaillance exposée au regard des autres. Ce qui se voudrait dans la sollicitude interpelle car la réaction immédiate est une sorte de contracture intérieure.
Que nous dit-on vraiment quand on nous adresse ce genre de phrases ?
On nous signifie que notre apparence ne correspond pas à la norme attendue, qu’on ne dissimule pas assez bien ce qu’on traverse, que notre vulnérabilité se voit et que c’est gênant.
Notre visage devient un sujet de diagnostic public, un objet d’évaluation.
Peut être que nous sommes au sortir d’une nuit blanche, peut être qu’on n’arrive pas à traverser un deuil… les soucis sont innombrables.
Peut être qu’on fait de notre mieux pour tenir debout.
Sans le savoir en prononçant ces mots, l’autre en face confirme que ça se voit, que l’effort que l’on fait ne suffit pas.
Il y a dans cette remarque quelque chose d’indélicat précisément parce qu’elle se déguise en empathie.
Nous vivons dans une société qui exige de nous une présentation impeccable. Il faut être performant, rayonnant, disponible.
Cessons de transformer les visages en panneaux d’affichage des inquiétudes supposées. Laissons aux autres le droit d’être fatigués sans qu’on leur rappelle que ça se voit.
Laissons leur la dignité de choisir ce qu’ils veulent partager de leur état.
